Le troumatisme du prévenu

par José Rambeau (1)

 

La détention provisoire d’un prévenu est jonchée de paradoxes. Expériences traumatiques dont les sujets (2) incarcérés peuvent pâtir au point de préférer l’acte suicidaire à la honte de vivre. L’insoutenable tient dans la chute brutale des idéaux.

Une maison d’arrêt est un établissement pénitentiaire censé recevoir en détention les sujets prévenus d’un délit ou d’un crime, le temps de leur instruction et dans l’attente de leur procès. De même y sont incarcérés des condamnés à de très courtes peines. Le recrutement des maisons d’arrêt se fait donc essentiellement auprès de sujets réputés présumés innocents jusqu’à ce que leur condamnation soit reconnue par le verdict du tribunal. La présomption d’innocence est inscrite, de fait, dans la loi. Elle devrait orienter l’intendance d’une maison d’arrêt jusqu’au moment de bascule soit le passage du statut de prévenu à celui de condamné. Nous verrons qu’il n’en est rien !

Surface cellulaire

Le premier paradoxe traumatogène de la détention préventive réside dans les conditions mêmes de l’incarcération des présumés innocents. La superficie d’une cellule en maison d’arrêt est de 9 m2 environ. Compte tenu de la surpopulation qui touche essentiellement les maisons d’arrêt, un prisonnier prévenu et qui plus est un primo-arrivant, c’est-à-dire un sujet incarcéré pour la première fois, peut partager cet espace avec un, deux voire trois autres détenus. De cette promiscuité, de cette absence d’intimité radicale les stigmates les plus indélébiles concernent l’intimité corporelle, mais aussi l’écriture personnelle ou celle de leur procédure judiciaire. Toute action privative est exécutée sous l’œil omniprésent de l’Autre. Ceci redouble le trauma du retranchement brutal du sujet de sa vie quotidienne, professionnelle, sociale et surtout affective. Les conditions d’emprisonnement des prévenus sont donc pires que celles des condamnés. Ces derniers relèvent d’un régime cellulaire en centre de détention ou en maison centrale et disposent, en particulier, d’une cellule individuelle (3). Á cet endroit, ce qui fait troumatisme c’est l’effraction du voile de la pudeur même chez les délinquants carriéristes.

Avance sur salaire

Le second paradoxe de la détention préventive réside dans le fait qu’elle fonctionne comme une avance sur salaire. Le présumé innocent anticipe en préventive son temps de condamné sans en avoir les avantages. Le temps de la détention préventive sera, en effet, décompté du temps de la condamnation. Au début de ma pratique au Service médico-psychologique régional (SMPR), la détention préventive en matière criminelle pouvait s’étendre sur plusieurs années, soit jusqu’à cinq voire sept ans et plus. Il arrivait alors, que le condamné sorte de prison peu après son jugement, ayant déjà purgé sa peine en préventive. Aujourd’hui, la durée de détention préventive encadrée par les lois Perben ne doit pas excéder deux ans en procédure criminelle avec passage en Cour d’Assises dans l’année suivant la fin de l’instruction. Elle ne peut excéder une année pour les procédures correctionnelles avec passage en jugement dans les six mois qui suivent. Cela a modifié certaines conditions de détention pour les criminels, mais la problématique reste intacte pour les correctionnalisés. Ceux-ci peuvent être libérés peu après leur jugement et de fait, continuer de défrayer la chronique d’une justice considérée laxiste par le contribuable. En ce point, le couperet d’une condamnation avant l’heure fait troumatisme.

Quartier VIP

Un troisième paradoxe de la détention préventive réside dans le fait d’une certaine ségrégation agie par l’Administration pénitentiaire sous couvert du principe sécuritaire et en conséquence d’une inégalité dans le traitement cellulaire. En effet, les prévenus très médiatisés ou relevant d’une position sociale élevée – politiques, hauts fonctionnaires, représentant de la loi, artistes, etc. – bénéficient en général d’une cellule individuelle. Cette particularité en maison d’arrêt est désignée par les prévenus lambda de quartier VIP. Le malaise induit par les paradoxes de la détention préventive, en France, en est amplifié. Ici, le troumatisme réside dans le sentiment de lèse-justice et de passe-droit.

L’écrit de Jean Zay

Le témoignage de Jean Zay (4) sur son incarcération donne une idée du trauma que peut provoquer l’entrée en prison : « Malgré l’épaisseur de ses murs, la prison est une maison de verre. Il n’y a personne pour vous parler, mais tout le monde pour vous voir. Dans le lourd silence se devinent des yeux invisibles. Quand le glissement d’un pas dans le couloir s’arrête soudain près de votre porte, vous savez qu’un regard étranger vous épie […] Au début, j’ai beaucoup souffert de cette violation incessante d’intimité. Il est des instants où l’animal lui-même éprouve le besoin de se cacher […] Votre élan est parfois coupé comme avec une serpe par le petit déclic de l’œillet de la porte qui se relève […] Dans la cellule […], on est seul en effet contre tous les autres, seul et séparé par un mur de cet immense grouillement d’hommes dont on a été brutalement retranché, de cette humanité remuante et libre qui semble vous avoir abandonné, vit sans vous, s’organise et agit sans vous […] Tuer le temps est une tâche vitale quand on est seul, face à face avec lui. […] j’ai appris, pour tuer le temps, à vivre de petits détails, à prolonger les plus minuscules distractions et à en exprimer tout le suc, à doctriner la moindre besogne. »

En guise de conclusion, je vous laisserai avec cette dernière remarque : « On m’a amputé de ma liberté […] Tout ce que vous possédez de jeunesse et d’énergie inemployées rend honteuse votre inutilité. […] LA condamnation à l’impuissance, voilà le trait le plus cruel de la prison. » (5)

 

1 José Rambeau est psychanalyste, membre de l’ECF. Il a exercé au sein d’une maison d’arrêt dans le cadre d’un SMPR (Service médico-psychologique régional) présent dans chaque grande maison d’arrêt et rattaché en tant que secteur de psychiatrie à un EPS.

2 Sujet est à entendre ici dans sa terminologie judiciaire et non lacanienne.

3 Cf. Rambeau. J., « Figures cliniques d’une division subjective forcée : l’incarcération », Coll., Divisions subjectives et personnalités multiples Presses Universitaires de Rennes, 2001, p.265. Je faisais l’hypothèse que « la première incarcération […] opérerait une sorte de traversée sauvage de ce qui devrait être, comme pour tout sujet parlant, la rencontre structurante de l’opération symbolique de la castration. »

4 Jean Zay, avocat et homme politique de la IIIe république, est incarcéré sous le régime de Vichy au quartier spécial de la maison d’arrêt de Riom. Le 20 juin 1944, il est assassiné par les agents de l’administration pénitentiaire au cours de son transfert à la prison de Melun.

5 Zay. J, Souvenirs et solitude, Ed. Talus d’approche, 1987. Coll., Paroles de détenus, sous la direction de Jean-Pierre Guéno, Paris, Ed. Radio France Librio n°409, 2000, p. 23, 26, 28-29, 32-33.

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