Le surgissement du réel

Le surgissement du réel

Propos recueillis par Michèle Simon

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Michèle Simon : François Rocamora, vous êtes artiste peintre et nous allons découvrir une partie de vos œuvres qui seront exposées lors du Congrès de l’AMP sur le thème « un réel pour le 21e siècle » qui aura lieu du 14 au 18 avril 2014. Pourriez-vous nous dire comment vous concevez la création artistique ?

François Rocamora : Je la conçois comme l’expression d’une méditation sur l’existence. Un effort ardent pour penser l’impensable et un chant pour dire l’indicible.

M. S. : Comment faites-vous le lien entre le réel et la création artistique ?

F. R. : J’aimerais citer Fernando Pessoa : « Je vois les paysages rêvés avec la même précision que les paysages réels. Si je me penche sur mes rêves, je me penche sur quelque chose de bien réel. Si je regarde la vie qui passe, je rêve tout autant. 

M. S. : Vous dites l’importance du réel dans vos tableaux ?

F. R. : Dans mes tableaux, le réel semble sorti de nulle part et, quand bien même il prendrait l’aspect de la nature, il n’est pas naturel, il est toujours œuvre humaine. Il surgit à l’improviste ou – s’il est déjà là – sa présence s’impose avec soudaineté, comme une architecture dénuée de sens qui déchire le paysage et force le regard (« Imprévu II », « Paysage avec randonneuse », « Paysage au cerf », « Singe au perroquet »).

Il prend par surprise en nous tirant subitement de notre songe, comme des coups frappés à la porte alors que nous n’attendons personne. Il fait irruption de manière inquiétante et menaçante. C’est une lame bleue qui défonce le parquet d’une pièce où les occupants se retrouvent pris au piège (« En bleu adorable »).

Il est présence surgissant, angoissante et absurde, dont on ne sait quoi faire, mais qui s’impose (« Débordement »). Il est le vide sous les pieds des hommes d’affaires qui s’entrainent mutuellement dans la chute (« Les aveugles »). Il est la dissonance dans le tableau, le paysage qui bascule (« Homme à la sauterelle », « Freak fric », « Débarquement », « Homme à la pie »).

Mais pour le peintre, le réel n’est pas seulement sur la toile. Il est dans l’effroi qui précède l’acte de peindre, dans le vide qui accompagne l’œuvre achevée, et aussi dans son ratage. C’est ainsi que le réel surgit et s’impose à lui, en le renvoyant à la violence de l’être, à l’incertitude et à l’errance

M. S. : Pourriez-vous nous parler d’un évènement traumatique pour vous ?

F. R. : J’avais une dizaine d’années, je cherchais de la lecture dans la bibliothèque de mes parents. Par hasard, j’ai trouvé plusieurs livres sur les camps de concentration. Je les ai parcourus, j’ai regardé les photographies en noir et blanc, j’ai essayé de comprendre ce que je voyais et ce que je lisais. Avec le recul, je sais que ce fut un traumatisme.

M. S. : En disant le réel dans vos tableaux, ne donnez-vous pas une définition du traumatisme ?

F. R. : Le traumatisme est une souffrance qui brise quelque chose en soi de vital. C’est une part du désastre obscur. (Je fais évidemment référence à Maurice Blanchot).

Si je pense au traumatisme et à la psychanalyse, c’est le mot cure qui me vient à l’esprit, ce mot lui-même, avec tous ses emplois. A la fin, la cure d’une certaine façon on n’en a cure. Et on se rend compte que le traumatisme aussi, il n’en a cure (de la cure). Mais ce n’est pas triste, c’est comme ça. Ce que la psychanalyse et la création artistique ont en commun, c’est la nécessité d’une expression, d’une parole. L’artiste n’est pas un magicien. Les magiciens, ils sont dans les entreprises ou dans les agences de pub, à produire des objets fétiches. L’artiste ne cherche pas à créer de l’illusion, il cherche le réel. Et, paradoxalement, c’est dans son imaginaire qu’il le trouve.

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