« Le pouvoir rend fou ! »

Jeudi 20 novembre 2014

Café Psychanalyse

Les débats d’actualité en ACF-IdF    

20h30 : « UBU ROI » d’Alfred Jarry – Mise en scène : Jérémy Le Louët

interprété par la Compagnie des Dramaticules

22h30 : DÉBAT

 

 

INVITES :

Dominique LAURENT, pilule Psychanalyste, recipe Membre de l’Ecole de la Cause freudienne

François REGNAULT, viagra Membre de l’Ecole de la Cause freudienne

 

Microsoft Word - Affiche Café-psy novembre 14.docx

 

 

LE POUVOIR REND FOU

Débat Café Psychanalyse du 20/11/2014 autour d’Ubu Roi

 

 

Y a-t-il encore matière à débattre aujourd’hui sur le texte princeps d’Alfred Jarry ? Sans conteste, oui ! Du fait que les pouvoirs politiques restent, eux, toujours d’actualité.

Du percutant « Merdre », devenu célèbre, proféré par le Père Ubu en ouverture de la pièce et qui plonge d’entrée de jeu le spectateur dans le champ des pulsions qui agitent le monde politique au constat tout aussi célèbre du « S’il n’y avait pas de polonais, il n’y aurait pas de Pologne ! » qui clôt le dernier acte et dont Lacan s’est saisi dans son enseignement, « Ubu Roi » met en scène la folie qui peut venir habiter les hommes investis des pouvoirs politiques absolus. La scène politique explorée par Jarry ne met-elle pas en valeur son équivalence avec les jeux d’enfants où tout se voudrait possible de la destruction de l’Autre et ce au moyen des pouvoirs de la pensée magique ? Il suffit d’un simple reset aujourd’hui pour magiquement annuler le carnage que proposent les jeux vidéo.

Des foires d’empoigne que nous montrent les hémicycles de nos honorables Assemblées aux comportements irréalistes de certains de nos hommes politiques, s’en découle le constat que certains des sujets qui s’engagent dans le manège des pouvoirs politiques nous semblent être complétement déconnectés de la réalité de notre vie quotidienne. D’où pourrait se poser la question : la politique est-elle un délire ? Tout en étant une réalité incontournable.

François Regnault et Dominique Laurent, tous deux membres de l’École de la Cause Freudienne se risqueront au débat avec les artistes et les spectateurs.

Nous vous invitons donc à vous rendre au Théâtre de Châtillon le jeudi 20 novembre 2014 à 20h30 pour assister à la représentation de la pièce Ubu Roi mise en scène par Jérémie Le Louët et interprétée par le Compagnie des Dramaticules puis participer au débat Café Psychanalyse de l’ACF-Île de France qui fera suite au spectacle.

Il est recommandé de réserver sa place (places numérotées) auprès du Théâtre de Châtillon au 01 55 48 06 60 (site du Théâtre à visiter pour tous renseignements : www.theatreachatillon.com)

Jérémie Le Louët (metteur en scène et interprète d’Ubu Roi) a été interviewé au Théâtre de Châtillon où la Compagnie des Dramaticules a élu sa résidence par Jean Delabroy, auteur et professeur de littérature. Je vous invite vivement à lire cette interview pour vous préparer au débat.

Jean Delabroy : Dans la dynamique de la Compagnie des Dramaticules et de ton travail, pourquoi arrives-tu à Ubu, après Richard III, Salomé, etc. ? Quels rapports y a-t-il entre tous ces spectacles ?

Jérémie Le Louët : Mes premiers spectacles – Macbett de Ionesco, Hot House de Pinter, Le Horla – ont été des sortes de tentatives d’interroger ce que c’était qu’un acteur, peut-être parce que quand j’allais au théâtre, je sentais une toute puissance du jeu réaliste alors que, dans le théâtre et le cinéma que j’aime, j’ai une sensibilité pour l’outrance, l’ambigüité. Dans mes premiers spectacles, j’ai essayé de construire un théâtre de monstres, de puissance et d’intensité qui passait souvent par l’emphase, emphase qui était à la fois une citation traditionnelle, un hommage, et une moquerie d’une chose du passé. Nous jouions avec « l’imagerie du théâtre ». Nous le faisons toujours.

JD : Alors Ubu, c’est la suite des grands monstres qui t’intéressent et en même temps, c’est peut-être le moment où ils changent de couleur, ils deviennent plus ironiques, plus sarcastiques ?

JLL : Il y a une rupture, en effet, mais qui précède Ubu. Dans Affreux, bêtes et pédants, il y avait une volonté de rester dans une chose monstrueuse mais de manière plus médiocre. Si dans Richard III ou dans Salomé, on avait des monstres sublimes, dans Affreux, bêtes et pédants, on a des monstres minables. Si on veut traiter de la médiocrité, je pense qu’il faut le faire avec les armes de la médiocrité. Et pour moi l’outrance, l’emphase, la puissance magique étaient hors de propos dans Affreux, bêtes et pédants. Il a donc fallu adopter d’autres modes de travail comme l’improvisation. Affreux, bêtes et pédants abonde de tous les stéréotypes, clichés et lieux communs que l’on utilise tous les jours ; des mots qui n’atteignent jamais l’intensité poétique, parce que dans la vie, le langage est, le plus souvent, utilitaire – le contraire de la poésie. Dans Affreux, bêtes et pédants, la matière principale était le « crottin de langue », la langue qu’on utilise tous les jours – qui est épouvantable – dans un jeu très réaliste. Et ce jeu réaliste était introduit en ouverture de spectacle par Le manifeste futuriste, sorte de débris d’un grand théâtre rêvé par notre équipe, un cri poétique et furieux. Le décalage était grand avec la médiocrité du quotidien.

JD : Tu penses que tu vas retrouver une sorte de cocktail de ce genre dans Ubu ?

JLL : Tout à fait. Enfin… je dirais que si Affreux, bêtes et pédants a été une sorte de destruction des formats et des postures par la théâtralité, par des mises en abimes successives, par des changements de rapport au théâtre, par des changements de rapport au langage et à des intensités de jeu, alors oui, Ubu roi s’inscrit tout à fait dans cette logique. C’est une destruction de la théâtralité par la théâtralité, à une nuance près : Ubu roi s’attaque à la mauvaise tradition. Je crois que le projet de Jarry était de détruire le théâtre dans ce qu’il a de plus repoussant, c’est-à-dire sa mauvaise tradition ; l’endroit où le théâtre est sclérosé, où il n’est plus qu’un ramassis de tics, de mauvais souvenirs, de personnages stéréotypés, de situations usées.

JD : As-tu le sentiment que tu t’éloignes des bases de ton travail, de ce théâtre de monstruosité rêvé dont tu parlais ? As-tu besoin de prendre des distances par rapport à ce théâtre-là ?

JLL : Je dirais que mon rapport au théâtre a toujours été d’ordre sacré : rapport à la langue, au geste, au cérémonial de la représentation. Dans Affreux, bêtes et pédants – dans Ubu aussi nous sommes dans une désacralisation, dans une destruction. Je crois que c’est inévitable : avec Richard III, nous étions au cœur d’un texte biblique très puissant qui se terminait par un appel au chaos ; après Richard III, nous sommes partis de ces ruines pour reconstruire autre chose.

JD : Cela explique cette focale sur le propos futuriste,  qui ouvre le spectacle Affreux, bêtes et pédants ?

JLL : Tout à fait ! Le futurisme est pour moi paradoxal. Il prône à la fois la destruction de toutes les traditions et l’amour de la beauté. Comment l’une peut ne pas affecter l’autre ? Comment le besoin de destruction peut ne pas rendre la beauté caduque ? Dans Ubu roi, il y a une attaque de la tradition et, dans le même temps, une passion de la tradition. C’est la force du projet de Jarry et l’écueil de la pièce

JD : Je vais poser une question un peu brutale, ne te fâche pas. Penses-tu que Ubu roi soit une grande pièce ?

JLL : Non. Si on la juge d’un point de vue littéraire, c’est une farce bien mal bâtie ! Mais on ne peut pas séparer la pièce de l’histoire de la pièce, – pas de l’intrigue de la pièce, mais de son histoire – c’est-à-dire l’histoire d’un jeune homme de 23 ans qui a décidé d’opérer une rénovation du théâtre par le théâtre. Il est le premier à faire cela. C’est téméraire, c’est suicidaire. C’est la première pièce d’avant-garde ; la première pièce de théâtre qui tente une mise en crise de la représentation dans ses fondamentaux : les codes, les intrigues, les personnages, les citations. Et cette mise en crise s’opère par l’humour : blagues de potache, canular, mystification. Les futuristes, les dadaïstes, les surréalistes, Ghelderode, Beckett, Ionesco… Tous, d’une manière ou d’une autre, ont une dette envers Jarry.

En vérité, lui n’écrit pas une ligne de la pièce. Ubu roi s’appelait initialement Les polonais. Jarry y avait assisté lorsqu’il était lycéen. Ce sont deux de ses camarades, Charles et Henri Morin, qui en sont les auteurs. Jarry leur demande l’autorisation d’utiliser cette pièce, après l’avoir rebaptisée Ubu roi, pour faire une mystification à Paris. Il présente Ubu roi au Théâtre de l’Œuvre, c’est-à-dire dans le lieu où l’on présente les œuvres les plus difficiles, les plus poétiques : les drames d’Ibsen, de Maeterlinck – la même année qu’Ubu Roi, se joue la Salomé d’Oscar Wilde – on est donc dans le théâtre des symbolistes. Et Jarry propose de représenter cette sorte de pièce merdique, dans laquelle il n’y a pas un mot d’esprit, pas de poésie, pas de profondeur métaphysique. Mais encore une fois, je pense que c’est le projet de Jarry qui passe à la postérité. C’est moins l’œuvre littéraire que son projet qui restera dans les mémoires. La pièce a de grandes qualités mais ses qualités sont ses défauts. La pièce est un résumé de toute l’histoire du théâtre, dans ce qu’il y a de pire. Elle est hétérogène avec des styles différents, c’est vaguement archaïque par moments, pour faire couleur locale ? Mais enfin, c’est surtout une plaisanterie, on retrouve du Molière, du Shakespeare, c’est bourré de littérature.

JD : Oui mais un grand siècle après, cette crotte est devenue sacrée !

JLL : C’est pour moi incompréhensible. Comment une pièce comme ça a-t-elle pu devenir l’objet d’un culte, l’objet d’une vénération, quand Jarry ricanait de cette chose-là ? Attention, Jarry pouvait être aussi très sérieux, par exemple sur la question de la rénovation du théâtre. D’un point de vue de la forme, cette soirée, il l’a pensée, réfléchie, orchestrée. C’était parfait je pense. Il avait prévu des gens dans la salle pour applaudir si cela sifflait, et ces mêmes gens devaient siffler si cela applaudissait. C’était un vrai complot, tout était extrêmement organisé. Il n’a pas seulement mis en scène la pièce, il a mis en scène toute la soirée. La représentation de ce soir-là est une mise en scène totale. D’ailleurs, qu’on parle d’Ubu roi, la première chose qui vient à l’esprit est « le scandale de la première », « la nouvelle bataille d’Hernani », la première pièce d’avant-garde. Et puis il y a une dimension révolutionnaire. La pièce va déterminer tout le théâtre du 20e siècle. Ca ce n’est pas rien ! Marinetti, le créateur du manifeste du futurisme, est un disciple de Jarry ; Apollinaire aussi. Jarry est quelqu’un de considérable. Avec Ubu roi, il a écrit non pas une pièce, mais l’une des plus belles pages de l’histoire du théâtre.

JD : C’est cette étrangeté-là que tu cherches à retrouver dans le projet de mettre cela en scène aujourd’hui, dans le théâtre tel qu’il est d’aujourd’hui ?

JLL : C’est pour moi la meilleure pièce pour interroger le théâtre, questionner la place de la tradition : qu’est-ce qu’une œuvre d’art ? Pourquoi on vient au théâtre ? C’est quoi un classique ?

Comment une pièce comme Ubu roi a-t-elle pu être récupérée ? Cette pièce était pourtant une agression à l’académisme. Pour moi, Jarry, c’est la jeunesse qui joue son rôle. Il fait place nette, tabula rasa. Jarry prône la liberté. A partir du moment où il y a Ubu roi, on peut tout faire au théâtre. Il ouvre cette porte. C’est cette liberté-là que Jarry orchestre : la destruction de toutes les scléroses, de tous les académismes, la destruction de la mauvaise tradition qui empêche le théâtre de s’affranchir de ses vielles conventions dont la jeunesse est saturée.

JD : C’est ce que tu mets au cœur de votre travail sur Ubu ? C’est cela qui te préoccupe ? Retrouver ce geste ?

JLL : Oui. Il y a une dérision, il y a encore une satire du théâtre tel qu’il est dans l’inconscient collectif, une satire du théâtre classique. On sait qu’Ubu roi est très étudié dans le cursus scolaire. On parle de la tyrannie, du despotisme, etc. C’est étonnant qu’on ne parle pas d’abord de la liberté, de la destruction ! La pièce est d’abord l’emblème, pour moi, de cette jeunesse qui prend la parole et détruit la tradition. Cela pourrait être intéressant de parler d’Ubu roi comme le classique des anticlassiques qui crache à la face du monde que cela suffit comme ça.

JD : Mais est-ce que c’est la liberté à proprement parler ou est-ce que c’est la condition de possibilité pour une liberté à venir ?

JLL : Oui, bien sûr. Oui, c’est plutôt ça. Sans doute que derrière, il faudra reconstruire quelque chose, trouver une alternative mais dans un premier temps, il faut détruire.

JD : De façon générale, tu n’arrêtes pas de tourner, de manière assez nette, autour de la fin de siècle, de ce qu’on appelle la littérature fin de siècle ? Salomé, Le Horla, Ubu ? Est-ce que cela signifie que tu as le sentiment qu’il n’y a rien de plus urgent pour nous car nous serions aussi dans une sorte de fin de quelque chose ?

JLL : Oui. D’un point de vue un peu plus personnel, j’ai l’impression qu’on assiste à la fin de beaucoup de choses. Quand j’étais lycéen, le théâtre était pour moi un endroit mort, un endroit où l’on perpétuait une tradition, dont l’école faisait la promotion, où l’on allait entendre des classiques parce que c’était censé nous rendre meilleurs. Le théâtre m’apparaissait comme quelque chose de vieux, de terminé. Aujourd’hui, ce n’est pas seulement le théâtre… Tout devient obsolète très très vite. J’ai le sentiment qu’on assiste à une remise en question du savoir, en général. Tout le monde est expert. C’est quelque chose d’un peu inquiétant. Aujourd’hui, c’est vraiment difficile de savoir ce qu’il restera dans 10 ans.

JD : Ubu, c’est une forme de mise en danger à ce stade de l’histoire des Dramaticules ?

JLL : Complètement ! En même temps, c’est la poursuite d’un questionnement né avec Affreux, bêtes et pédants : la satire et l’hommage dans le même temps. Je veux faire d’Ubu roi un spectacle très théâtral.

JD : Et tu vas jouer Ubu ?

JLL : Oui.

JD : Comment arrives-tu au personnage et au rôle d’Ubu ? Est-ce que tu en as vu beaucoup ? As-tu un parti pris?

JLL : Le problème de l’œuvre, c’est son imagerie indécrottable : le personnage du Père Ubu qui prend sa grosse voix en roulant les R avec sa gidouille ; c’est le carton pâte, c’est le guignol. C’est déjà fichu… mort ! Je ne peux pas prendre cela comme modèle, mais comme point de référence, absolument ! D’ailleurs, quand on va voir des Ubu au théâtre, on a des propositions qui se positionnent par rapport à cette imagerie : Ubu bourgeois, Ubu truculent… Je pense que ce qui est important, c’est la violence et la destruction, moins le côté bonhomme du personnage. Ça, c’est le théâtre pour les enfants…

JD : Et en même temps, pas question de chercher un sens politique…

JLL : Si ! Dans la mesure où – je le disais tout à l’heure – la pièce permet d’aborder la question de la liberté. Monter sur scène et imposer un spectacle aux gens qui sont dans la salle, c’est déjà être dans un rapport de domination. Le spectateur se met lui-même en position de servitude par rapport à la représentation, il doit accepter la convention : payer son billet, s’installer, faire silence etc. En échange, l’artiste impose son spectacle, sa vision. La pièce parle des abus de pouvoir, des abus d’arbitraire, des abus de violence, mais pas du tout de la même manière que dans Macbeth ou Richard III. Dans mon Ubu, les abus passeront par un certain rapport à la représentation et au public, et par le rapport entre les acteurs travaillant la pièce.

Vous pouvez aussi visionner l’interview vidéo de Jérémie Le Louët en cliquant sur ce site :

itw

José Rambeau (responsable des Cafés Psychanalyse de l’ACF-IdF)

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