L’incurable du traumatisme

« Ne pas jeter l’éponge face au traumatisme »

Trois questions à Yves-Claude Stavy,

Chef de Service de psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent au Centre Hospitalier du Clos Bénard,

Aubervilliers Seine-St-Denis (93).

 

Mariana Alba de Luna : Selon vous, y a-t-il un traumatisme de banlieues ?

Yves-Claude Stavy : Comment attraper cette question ? Certainement à partir de la seule chose qui vaille en matière de traumatisme, – à partir de sa propre expérience. Et j’ajouterai, à partir de sa propre expérience… d’analysant. On dit trop vite à cet égard, qu’un psychanalyste « s’enseigne » de sa pratique. Sans doute est-ce déjà important qu’il ne prétende pas être l’enseignant de « ses » analysants. Mais en quelle mesure est-on enseigné par ce qui a été rencontré par quelqu’un d’autre ? Le traumatisme, – cette marque intransportable d’un cas à un autre cas du même type – , n’a chance de s’isoler qu’à partir de sa propre expérience, et à rebours du secours qu’offre la structure discursive.

Je me souviens fort bien, malgré les années écoulées, ce que fut mon arrivée à l’hôpital de jour d’Aubervilliers. 1982. En analyse déjà, depuis quelques années, je n’avais pourtant à l’époque, qu’une idée très floue de ce qui m’avait fait quitter un service prestigieux du centre de Paris dont j’étais l’assistant, pour cet hôpital de banlieue, recevant des enfants en position de mort subjective. Un moment de vacillement : crucial dans mon analyse, crucial dans ma vie. Le savoir-faire acquis auprès des patients adultes jusque là rencontrés, vacillait. La littérature psychanalytique concernant les enfants, malgré mes lectures attentives, ne me servait à rien, ou presque. Les choses, alors, se sont présentées pour moi ainsi : si je ne parvenais pas à trouver comment, personnellement, me faire partenaire du plus singulier rencontré par chacun des enfants accueillis dans cet hôpital de jour, alors ce n’était pas que ces enfants faisaient objection à la psychanalyse, c’est que la psychanalyse elle-même, ne valait pas un kopeck. C’était devenu d’une certaine manière, une question de vie ou de mort. Ce à quoi j’avais à faire dans ce service de banlieue, c’était l’exigence de tenir compte d’un « hors de » ; hors de tout discours établi… et pourtant rencontré.

M. A. D. L. : Finalement c’était le traumatisme de la limite de votre banlieue à vous-même.

Y. C. S. : C’est ça.

M. A. D. L. : le DSM-5 vous paraît-il traumatiser vos collègues des autres services de Ville-Evrard ?

Y. C. S. : Les services psychiatriques en France, – et particulièrement ceux de l’hôpital de Ville-Evrard, que je côtoie de près –, sont dirigés aujourd’hui encore, pour la plupart d’entre eux, par des psychiatres de ma génération. C’est en train de changer. Mais cette direction reste quand même, pour une majorité de services, endossée par des personnes de ma génération. Ce sont des psychiatres qui, le plus souvent, ont fait un bout d’analyse. A l’époque, en effet, il était de bon ton de faire une analyse, même lorsqu’il n’était pas si sûr que la décision s’origine d’un désir décidé. La tendance du champ psychiatrique français de l’époque, était d’entreprendre une psychanalyse. Beaucoup de ces psychiatres ont jeté l’éponge en cours de route. Cela porte aujourd’hui à conséquences, – une double conséquence : la première, c’est que pour la plupart des psychiatres de cette génération, la référence à la psychanalyse n’a pas totalement disparue dans leur manière d’envisager la psychiatrie. L’ambiance générale est en tout cas « psychodynamique ». Pour autant, (seconde conséquence), cela ne veut pas dire que la rigueur ni le risque pris dans la pratique, parvienne à s’originer d’une analyse personnelle menée jusqu’au bout. La clinique élaborée à partir du médicament, telle que la font valoir sans cesse davantage les DSM successifs, s’est imposée en France à peu près au moment où nombre des psychiatres avait jeté l’éponge quant à leur propre expérience d’analysant, – et donc, quant à leur propre « intransportable », – même si précisément, ils tiraient avant tout de leur analyse, une sorte de « tendresse » pour un abord « psychodynamique » de la psychiatrie, oubliant si vite le réel hors discours dont témoigne le plus singulier de chaque cas. D’où le paradoxe: d’une communauté de praticiens, méfiants voire très critiques, vis à vis du DSM-5, (et même des DSM précédents)… sans pouvoir toujours originer leur engagement, de l’inouï singulier,rencontré au terme d’une expérience analytique personnelle. De même, en ce qui concerne la réserve, voire l’hostilité de très nombreux psychiatres de ma génération, vis à vis des techniques comportementalistes faisant « la une » aujourd’hui de la presse. Ces techniques font la joie des experts. Cela ne veut pas dire qu’elles soient considérées comme utilisables par la majorité des praticiens français. Elles sont le plus souvent critiquées par eux, au nom de leur expérience… psychiatrique. Mais l’enjeu qui sous-tend cette promotion par les experts, peut-il se réduire à la critique, – tant du DSM que des techniques comportementalistes ? La critique peut faire vite couple avec ce qu’on dénonce !

Pour revenir à la question du « traumatisme » en psychanalyse, l’enjeu est tout autre que celui de la critique de l’autre. Elle convoque chacun, à devoir lui même isoler celui-là, personnel, sans plus pouvoir se suffire de la critique de l’autre. Et ce, afin d’inventer un savoir y faire à nul autre pareil, à renouveler sans cesse, qui emporte avec lui, l’incurable de ce traumatisme. A cet égard, la haine du « traumatisme » singulier, – le sien propre –, rejoint le démenti dont témoigne le racisme : la haine ne repose pas fondamentalement sur le rejet de quelqu’un d’autre; la question est de savoir comment, et dans quelle mesure, je supporte ce qui est Autre à moi-même ! L’enjeu politique actuel, c’est de savoir si le champ politique d’une démocratie comme la France est encore prêt à tolérer quelque chose qui n’entre pas dans ses propres idéaux. A cet égard, la place accordée aujourd’hui aux experts par les acteurs politiques eux-mêmes, est cruciale à repérer : les experts, en effet, forment une classe distincte aussi bien des psychiatres concernés dans leurs pratique quotidienne, que des acteurs politiques proprement dits. La soumission aux experts, – à l’empire de la statistique –, est un problème fondamental pour les démocraties d’aujourd’hui. Il ne s’agit pas de savoir si la psychanalyse peut trouver grâce auprès des experts de la statistique et de la prévention du risque. Il s’agit de faire en sorte que le politique lui-même, veuille bien encore se risquer à ne pas se laisser lui-même soumettre entièrement aux conclusions des experts !

M. A. D. L. : Par rapport à ces collègues qui ont « jeté l’éponge », pourrait-on dire qu’à un moment donné, le protocole montant, et toute cette politique s’affirmant ont été plus forts que ce savoir y faire qui se construisait ?

Y. C. S. : Le psychiatre traditionnel était sensible au pluriel des délires et à la finesse de la sémiologie. C’étaient là ses deux grandes sensibilités. Le fait d’avoir jeté l’éponge, concerne avant tout leur propre traumatisme singulier, intransposable d’un cas à un autre cas, à quoi seulement répond la civilisation qu’est l’élucubration langagière. L’abandon de leur propre expérience d’analysant a sans doute rendu leur position de psychiatre, bien difficile à tenir. D’où l’écart entre une atmosphère humaniste et psychodynamique, et sa position d’acteur « désarmé » par la logique statistique voire scientifique. A cet égard, le fameux débat actuel sur l’origine génétique, ou non, de l’autisme, est un faux débat. Après tout, en quoi un enfant porteur d’une trisomie 21, n’aurait-il pas le droit de rencontrer un psychanalyste ? Le problème n’est donc pas : « est-ce que c’est génétique, ou est-ce que c’est psy ? ». C’est plutôt de ne pas confondre le résultat d’une expérience analytique avec la structure de chaque discours : pas de discours qui ne soit du semblant, – fût-ce celui de la science. Le discours de l’analyste lui-même fait-il exception ? Non pas. Au moins, ne prétend-il pas répondre du réel auquel chacun a à faire : Il est ce qui répond à un bout de réel – lui, hors discours –, que l’expérience d’une analyse parvient – ou non – à isoler : l’existence d’une marque incurable, ayant dès longtemps atteint le corps qu’on a : une « marque » hors-sens, issue de la langue, et qu’emporte mon symptôme avec lui, malgré son interprétation la plus rigoureuse, permise par la structure discursive. N’est ce pas ce qui conduisit Lacan « psychanalysant », à la fin de son enseignement, à oser affirmer que chaque psychanalyste en était réduit à réinventer la psychanalyse, la réinventer… à partir de son propre trauma ?

M. A. D. L. : Faut-il justement se détraumatiser pour être heureux ?

Y. C. S. : L’enjeu n’est pas de se détraumatiser (au sens de supprimer le trauma), mais de le symptomatiser de la bonne manière : une symptomatisation à renouveler sans cesse pour qu’elle résonne avec l’énigme incurable ayant marqué le vivant d’un corps.

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