Les échos

 

 

Echo de la discussion « H pour Hypnose » au Centre Georges Pompidou

Par Isabelle Magne

Le projet « Après » à la Galerie 3 du Centre Georges Pompidou, a réuni entre le 6 et le 18 septembre 2017 une exposition et une programmation quotidienne de conférences autour du dernier film d’Eric Baudelaire Also Known As Jihadi (2017).

Depuis plusieurs années, Eric Baudelaire interroge le mot « terroristes » : « Après les attentats du 13 novembre 2015 à Paris et à Saint-Denis, j’ai ressenti l’urgence de chercher une forme pour penser ce qui était en train de se dérouler. (…) Il y a toujours eu urgence à interroger l’embrasement des violences et des contre-violences. Mais, interroger les violences ce n’est pas les expliquer, c’est nous interroger nous-mêmes face à elles ».

Le film d’Eric Baudelaire retrace le parcours du jeune Aziz jusqu’au tribunal correctionnel. Après la projection et parmi les œuvres d’autres artistes, a lieu chaque jour, un débat avec le public.

C’est pour l’une de ces soirées organisées sous forme d’abécédaire, que Camilo Ramirez et Ariane Chottin, psychanalystes, ont été invités pour échanger avec Eric Baudelaire, Catherine Perret, philosophe et Zohra Harrach-Ndiaye, juriste et directrice à la Sauvegarde de Seine-Saint-Denis.

On ne peut que souligner la valeur de cette invitation de la psychanalyse à une telle discussion publique dont l’enjeu politique est si important. Au centre de la Galerie 3, entourés par les œuvres de l’exposition, les visiteurs du Centre Georges Pompidou viennent librement s’installer pour entendre des discours se croiser. La présence d’analystes de l’ECF au cœur de ce public constitue une forme innovante et vivante du désir de faire entendre le discours de la psychanalyse.

En le rapprochant de la psychanalyse d’orientation lacanienne, Camilo Ramirez salue le parti pris d’Eric Baudelaire de situer sa démarche « hors compréhension » : « Il ne s’agit pas de déceler de vérité, il n’y en a pas dans cette histoire, écrit Eric Baudelaire. Il s’agit plutôt de poser un cadre ».

Ainsi, le dernier film d’Eric Baudelaire nous montre, comme l’indique Camilo Ramirez, que « les études les plus sérieuses sur le basculement vers les extrémismes violents au nom d’une certaine version de l’Islam concluent à l’impossibilité de regrouper ces hommes et ces femmes dans une quelconque catégorie. Les ressorts poussant ces sujets à rejoindre fébrilement cette cause sont si disparates qu’ils contredisent toute tentative de les ranger sous une même rubrique ».

Zohra Harrach-Ndiaye confirme cela en déclinant l’évolution du vocabulaire choisi dans les études concernant les départs des jeunes en zone de guerre. Les chercheurs ne parlent plus de « radicalisation », ni même de « nihilisme » ; ils n’utilisent plus non plus le terme de « basculement », ils souhaitent faire entendre que chaque cas est pris dans une histoire singulière en parlant de « vacarme ».

Le film d’Eric Baudelaire évoque ce type de « faux voyageurs » allant vers des horizons portant la « promesse d’un monde sans malentendu », comme le dit Camilo Ramirez. Il s’agit d’une rupture, d’un itinéraire, d’une trajectoire singulière. « Aucun de ces voyages n’est l’équivalent des autres », écrit Eric Baudelaire dans son texte préparatoire à la soirée, il interroge le rapport entre ces voyages djihadistes et les voyages hypnotiques des « aliénés voyageurs » de la fin du XIXème siècle étudiés par le médecin Philippe-Auguste Tissié.

C’est sous l’angle de la clinique des adolescents que Camilo Ramirez propose de réfléchir à la question. Il est en effet peu fréquent que ce soit la pratique religieuse qui pousse les jeunes à partir au nom du Djihad. Zohra Harrach-Ndiaye évoque des motivations humanitaires, parfois sur fond d’un désir de se forger un idéal différent des idéaux parentaux, un nouvel horizon. Dans ces quêtes d’idéal se loge un attrait pour une zone obscure, la Chose, que la psychanalyse étudie depuis Freud. De nombreux récits racontent cette « capture exercée par la pulsion de mort » pour reprendre les termes de Camilo Ramirez. Tuer dans la toute-puissance, sans division, se sacrifier… Et c’est ce qui est propre à notre époque : dans ces départs pour le Djihad, la pulsion de mort a pris le pas sur les quêtes d’idéal que nous connaissions jusqu’à présent.

 

 

Echo de la seconde conversation clinique organisée par l’ALPLA : rencontre avec Hélène Bonnaud

Par Rosana Montani-Sedoud

 

Lundi 19 juin 2017, dans les locaux du CMP de Montfermeil -15ème secteur de Ville Evrard, a eu lieu la deuxième conversation clinique de l’ALPLA (Atelier de Lecture de Psychanalyse Lacanienne Appliquée).

L’atelier a décidé d’étudier le livre d’Hélène Bonnaud : Le corps pris au mot. Pour clôturer cette année de travail, l’équipe pluridiciplinaire du CMP, emmenée par Marcelo Denis, a invité l’auteure afin d’échanger à propos de leur lecture studieuse et détaillée de l’ouvrage.

  1. Bonnaud est donc venue pour échanger avec nous et parler des points fondamentaux de son livre. Celui-ci est né dans le contexte de son travail de transmission comme Analyste de l’Ecole (A.E.), suite à l’expérience de la passe. Lors de ce parcours il a été question, entre autres pour l’auteur, de traiter une fausse idée, un malentendu, concernant la psychanalyse : elle ne s’intéresserait pas au corps mais s’occuperait seulement de l’inconscient, celui-ci étant étanche, une pure dimension symbolique.

Or nous savons que depuis le concept freudien d’autoérotisme, nous sommes sur la piste de l’émergence du corps et de sa jouissance dans le cœur des symptômes. Là où il y a toujours eu séparation entre âme et corps, la psychanalyse va concevoir leur nouage, quelque chose va ainsi se dessiner dans la rencontre entre les mots et le corps.

  1. Bonnaud illustre ainsi par des cas cliniques comment l’expérience analytique permet de cerner pour chacun l’impact des mots sur le corps. Ce livre est la mise à l’épreuve dans la pratique au cas par cas de la psychanalyse appliquée, de l’extraction du symptôme en tant que corps parlant.

Nous sommes loin des idéologies des corps machines, du cerveau rééducable et corrigible. La psychanalyse permet aux sujets dépourvus d’une image unifiée de leur corps, d’inventer la solution qui leur est propre pour « faire avec ».

Les échanges avec la salle se sont orientés aussi vers les notions de pulsion et de jouissance. Y a-t-il une variété de jouissances ? Hélène Bonnaud nous indique qu’un corps se jouit, cette jouissance est vitale mais elle peut aussi être extrêmement déréglée, voir mortifère. Avec la psychanalyse nous savons que le lieu de la parole peut avoir un autre statut que le sens, celle d’une « jouissance délocalisée », hors sens. Le corps ne peut pas s’interpréter comme un signifiant, la pulsion mêlée dans le symptôme ne pense pas ce qu’elle veut.

La lecture de ce livre au sein d’une institution hospitalière nous apparaît comme un acte politique : celui de prendre en charge le mystère du corps parlant.

Le discours scientifique moderne pousse vers un idéal du corps sans pulsion, et fait la promesse d’un corps que l’on pourrait améliorer, contrôler et gérer. Le surgissement d’une panoplie de thérapies corporelles serait une des modalités de réponse, en proposant au nom de la bonne santé et de l’épanouissement personnel des solutions prêtes à porter.

Nous restons éveillés par notre écoute et notre présence, animés du désir orienté par la psychanalyse lacanienne pour donner une place au plus singulier de chaque corps parlant.

 

 

Echo DE L’ACF Ile-de-France : De l’enthousiasme à la Fabrique des savoirs !

Par Barbara Stern

 

24 et 25 juin 2017, place de la mairie à Montreuil devant le nouveau théâtre. Un mégaphone arrache aux habitants le calme du week-end sous le soleil dominical : « La fabrique des savoirs ! Entrée Gratuite ! Venez découvrir notre cycle de mini conférences de 20 minutes ! Comment fonctionne une centrale électrique ? De l’oreille à la baguette, le rôle du chef d’orchestre ! Comment brasser sa propre bière ? Glyphosates et vieilles recettes, qui décide de l’agriculture de demain ? Quand l’inconscient avance caché, quand l’inconscient avance à découvert… »

Voilà un projet auquel Marion Outrebon et Barbara Stern ont adhéré avec joie à travers le partenariat du Nouveau Théâtre de Montreuil avec l’ACF Ile-de-France.

Se perdre, au sens propre, comme au figuré, dans les dédales de la connaissance, écouter une conférence sur la bio-consommation dans la loge des artistes ou intervenir sur l’inconscient dans le bureau du directeur du théâtre : voilà donc une incarnation du projet de l’ACF : la psychanalyse dans la cité !

C’est à deux voix que Marion Outrebon et Barbara Stern ont décidé de traiter la question d’un savoir dont on ne veut rien savoir, à la fabrique des savoirs :

L’inconscient du rêve, d’abord, introduit par Marion : Que nous apprend le rêve ? Qu’est-ce que l’inconscient ? Pourquoi avance- t-il voilé ? Qu’est -ce que la condensation, le déplacement ?

Puis, l’inconscient à ciel ouvert de la psychose, abordé par Barbara. Qu’est -ce que le délire ? L’exemple du cas Schreber, le délire comme tentative de guérison, le travail en psychiatrie.

Le bureau du directeur a fait salle comble et les questions ont fusé : La psychanalyse est-elle science ou croyance ? Quand doit-on aller voir un analyste ? Comment travaillez-vous avec la folie ? Le rêve peut- il être prémonitoire ?

20 minutes. One shot. Les auditeurs ont poursuivi l’échange avec les deux psychanalystes dans les couloirs du théâtre, avec d’autres questions, d’autres remarques, bref, avec l’envie d’en savoir plus.

 Ainsi, la fabrique des savoirs au Nouveau théâtre de Montreuil a déployé ce qu’il y a, selon Lacan, à l’opposé de la tristesse, c’est-à-dire une vertu, celle du gay sçavoir.

On y a participé avec gaîté car « La joie lacanienne, elle, est relative au savoir, et consiste à faire sa place à la jouissance dans l’exercice du savoir. »[1]

 

Thomas Pondevie, l’organisateur de ce weekend voulait « poser la question de l’égalité face au savoir, de sa démocratisation, et proposer un plaisir de circuler dans les idées en tentant de lutter contre leur simplification. » Pari réussi !

[1] Miller Jacques-Alain, « A propos des affects dans l’expérience analytique »,  Actes de l’ECF, Revue de psychanalyse n°10, p.83.

 

Des psy en cours de philo à l’école de la cité :

saison 2

Virginia Rajkumar Hervy

Ce projet, initié par l’ACF-Ile-de-France l’an passé, s’est poursuivi et amplifié cette année : une quinzaine de cliniciens d’orientation lacanienne engagés dans le Champ Freudien est intervenue dans les cours de philosophie de 13 professeurs, auprès d’élèves de 9 lycées ! Faire circuler les signifiants lacaniens en lycées de banlieue et sensibiliser à la réalité de l’inconscient, telle était l’idée initiale. Mais de quel désir s’oriente cette démarche pour le moins volontaire ? Un « Qu’est-ce qu’ils nous veulent ? On n’est pas fou ! » ne manqua pas de se poser pour certains élèves.

À l’heure où l’école de la République invite ces enseignants à repérer le moindre signe de radicalisation, où les grilles d’évaluation découpent le champ du savoir en compétences à acquérir, où le social missionne l’école d’un « tout apprendre», comme si le tout éducatif allait corriger les errances de la jeunesse dite déboussolée, qu’est-ce que des cliniciens pourraient venir murmurer aux oreilles d’ados déjà saturées par la cacophonie des injonctions ? Et comment ne pas en rajouter du côté du regard ?

Pour se décaler, chaque psy engagea, avec son style, son désir d’analyste, la spécificité de sa formation, hors les murs de l’université, sur le divan. En évoquant des formations de l’inconscient, des vignettes cliniques, voire des cas, le praticien donna à entendre comment le sujet dans la cure désapprend, a-pprend ce qu’il croyait connaître, pour un « savoir qui est une énigme, une énigme présentifiée par l’inconscient »[1] d’où peut résonner lalangue. Ainsi faire entendre que les sujets ne savent ce qu’ils disent quand ils parlent, mais que de-là peut se lire un savoir insu, a pu délier les langues de ces élèves pour qui le langage à l’école s’impose surtout comme communication des apprentissages.

S’il ne s’agissait donc pas de faire le professeur de psychanalyse, pour autant un savoir y faire avec les questions, objections, résistances fut sollicité en pariant sur le désir : pas de rencontre possible sans une position analysante plus qu’une volonté de convaincre sur la réalité de l’inconscient. Les questions des élèves ont su comme toujours nous orienter, invitant, moins à déplier un concept, qu’à répondre de sa pratique analytique, sans se faire dupes parfois d’un goût pour le piquant, et de son envers, telle la question juridique du secret professionnel lors de l’exposé d’un cas. Partis sensibiliser à la réalité de l’inconscient pour arriver finalement à faire résonner ce qui peut s’entendre du discours analytique, tout en restant dans le cadre de la classe, voilà un projet enseignant ! La dynamique du désir est à l’œuvre, et les ados ne s’y sont pas trompés. Les retours dans l’après-coup en témoignent. Cette rencontre a pu être pour certains l’occasion de souscrire à leur désir d’en savoir plus, par la lecture – une collègue documentaliste était étonnée de l’augmentation des emprunts des œuvres de Freud ! – ou en demandant une adresse. Mais c’est aussi un partenariat prof-psy qui s’est parfois noué, binômes qui pourraient être riches d’enseignement pour ces deux pratiques dont l’impossible est de structure, comme le pointait Freud : « Arrêtons-nous un instant pour assurer l’analyste de notre sincère compassion. (…) Il semble presque cependant qu’analyser soit le troisième de ces métiers « impossibles » (…) Les deux autres connus depuis beaucoup plus longtemps sont éduquer et gouverner. »[2]. En ce sens, participer à ce projet serait bien un acte.

[1] Lacan, Le Séminaire, Livre XX, Encore, Paris, Seuil, 1975, chapitre XI.

[2] Freud S., «L’analyse avec fin et analyse sans fin» in Résultats, idées, problèmes, tome II, PUF, Paris, 1985, p. 263.

 

Écho de l’ACF Ile-de-France

Première Conversation Clinique au Centre Hospitalier Les Murets

Par Nadine Daquin

 

Une première Conversation Clinique intitulée « Moment de crise et son traitement par la parole » s’est tenue au CH Les Murets le mardi 13 juin 2017, dans un partenariat inédit avec l’ACF Ile-de-France et la Section clinique de Paris 8 Saint-Denis. Cet après-midi proposait une discussion entre Jacques Borie, psychanalyste, membre de l’ECF et le groupe de lecture du CH les Murets dirigé par Marion Outrebon, Romain Lardjane et Edmond Vaurette, autour de deux cas dépliés dans l’ouvrage Le psychotique et le psychanalyste[1].  La seconde partie de l’après-midi était consacrée à l’étude d’un cas de la présentation de malade de la Section clinique du 2ème secteur du CH Les Murets.

 « Traiter le réel de la langue par la langue elle-même » : J. Borie nous a rendu sensible à cette question quant aux sujets qui ne trouvent pas d’abri dans le discours commun. Au-delà du paradoxe qui consiste à traiter par la parole ceux qui souffrent de la langue, c’est la dimension d’usage du signifiant et de son nouage avec le corps qui nous guident.

Dans l’espace du cabinet du psychanalyste, celui-ci vient faire coupure dans « la langue “toute” du psychotique, langue pure, certaine, marquée par la certitude, dans une logique absolue et totalitaire ». Il introduit un « parasitage » à l’instar du propre de la langue faite d’équivoques et de malentendus. Comment traiter et voiler le trou du réel ? Dans une « conversation », un échange et non une simple écoute, le psychanalyste accompagne le sujet dans une traduction de la jouissance du corps et témoigne de la dimension créatrice de la psychose. Un sujet productif, capable d’inventions plutôt que déficitaire. Une intervention active du psychanalyste permettra au sujet de s’appuyer sur son dire pour faire construction pour lui.

Pour Samy, en proie à un vécu de persécution et des phénomènes de corps, la singularité du cas apparait plus importante que le diagnostic. J. Borie rappelle l’expression de Lacan « la voix sonorise le regard » où la prévalence du regard dans la paranoïa donne consistance à un Autre mauvais. Regard qui envoie des mauvaises ondes, phénomène de corps et jouissance que le sujet n’arrive pas à traiter. L’autre versant du traitement de la jouissance est son maniement par l’objet. Celui-ci doit être « serré » nous dit-il, resitué au centre, dans une conception borroméenne du réel, du symbolique et de l’imaginaire permettant ainsi une jouissance localisée comme dans le fantasme.

Envahi par un « trop plein » de sons, Sami va tempérer cette omniprésence par son intérêt pour l’ « électronique », signifiant sous lequel il va s’abriter et chercher à se loger. Ainsi, le traitement du son par l’usage du signifiant témoigne du passage d’un corps passivé, victime des objets à la capacité d’invention du sujet et de ses bricolages.

Dans un deuxième temps, Pierre-Ludovic Lavoine, psychiatre et psychanalyste, enseignant avec Esthela Solano-Suarez, psychanalyste membre de l’ECF et de l’AMP, à la section clinique du 2ème secteur de psychiatrie adulte de l’hôpital des Murets, nous indiquera les orientations de la présentation de malade : la recherche d’une causalité psychique comme causalité du déclenchement plutôt qu’une recherche sémiologique, et la façon de rendre compte de l’inconscient à l’œuvre dans les passages à l’acte et autres phénomènes du registre de la psychose. Replacer le symptôme dans la trajectoire globale du patient, appréhender le réel en jeu, c’est le pari du traitement par la parole. Avec Leïla Bouchentouf, psychiatre, responsable de la Section clinique, ils proposeront une construction du cas d’Elsa, et déploieront les effets qu’aura eu la présentation de malade sur le traitement de cette patiente.

  1. Borie soulignera par ses commentaires l’opération de l’analyste. Insuffler un rapport à la langue plus souple, user de l’équivocité du langage et accompagner ainsi le sujet qui n’a pas d’appui pour l’aider à border le trou qui apparait sans cesse. Le traitement par la parole permet de ne pas laisser le sujet sans armature, nous dit-il et lui permettre un point d’arrêt, un point d’appui dans le lien à un autre, face à l’insondable qu’il peut rencontrer.

Cette après-midi d’étude a stimulé notre désir de savoir. Nous reviendrons l’année prochaine !

[1] Borie Jacques, Le psychotique et le psychanalyste, Paris, Editions Michèle, 2012.

 

Trois échos des Mercredis soirs d’Aubervilliers

Lecture éclairée des cinq psychanalyses de Freud

Dora

par Omaïra Meseguer

Tout a commencé en octobre de l’année dernière. L’organisation des Journées 46 sur L’objet regard battait son plein. Une soirée préparatoire aux Journées de l’ECF est devenue, le temps d’un échange chaleureux, un désir de séminaire. Une fois l’étincelle allumée, le goût de relire les cinq psychanalyses de Freud à la lumière du dernier enseignement de Lacan, ne nous a pas quittés.

Esthela Solano-Suaréz est venue lors de la première soirée nous parler du cas Dora et elle restée comme l’éclaireuse du séminaire. Nos rencontres se passent à l’IHSEA (Institut Hospitalier Soin Etudes d’Aubervilliers) et la salle ne désemplit pas depuis notre première rencontre. Yves-Claude Stavy, Ligia Gorini et l’auteure de ses lignes animent la discussion.

La première soirée a donné le ton à ce travail qui se poursuit avec allégresse. Lire le cas, extraire les arêtes, faire un commentaire rigoureux, riche en nuances et découvertes. Pour commencer, Freud avec Freud, puis Freud avec Lacan. Le cas se déplie et se démontre à chaque fois avec la richesse inouïe du divin détail. Notre boussole est l’approche littérale du cas.

Dora ado

Une relecture du cas de la jeune patiente hystérique de Freud a été l’objet de la première soirée. Dora avait 18 ans et avait été amenée par son père rencontrer Freud qu’il avait connu jadis en tant que patient. Elle manifestait des symptômes hystériques « banaux » : de la toux, des migraines, des changements d’humeur. Le père, un homme intelligent et riche, était très aimé par sa fille. La mère, une femme pas très discrète et sans relief, ne l’intéressait guère.

Esthela Solano-Suaréz a souligné : Dora aimait son père, certes, mais sur tout elle aimait le père et ses symptômes. C’est avec cette lecture de la version vers le père que le cas, lu avec le dernier enseignement de Lacan, apparaît sur un air nouveau : « (…) perversion ne veut dire que version vers le père– (…) en somme, le père est un symptôme, ou un sinthome, comme vous voudrez »[1].

Petit rappel : Le père de Dora avait une maîtresse, Madame K., cette dernière avait un mari et ce mari courtisait Dora devant les yeux du père et de sa propre femme. Ils formaient une « quadrille »[2] tel qui s’exprime Lacan. Cet arrangement s’est vu troublé par un mal dire de Monsieur K. qui en voulant séduire la belle a laissé entendre que sa femme ne signifiant plus rien pour lui. Patatras. Dora gifle Monsieur K., s’insurge contre le père, menace de se suicider si ce dernier n’arrête pas sa liaison avec Madame K. Une petite révolution, en somme.

Freud ne croit pas à la belle âme. Pourquoi subitement elle ne veut plus y participer à cet arrangement ? L’attachement de Dora à cette Autre femme qui est pour elle Madame K. émerge, mettant à la lumière la scène sexuelle et le corps, le sien et la blancheur de celui de Madame K.

Les symptômes de Dora témoignent d’une « jouissance ignorée d’elle-même », d’un corps qui « se jouit » dans le symptôme, nous dit Esthela Solano-Suaréz. La jouissance des symptômes de Dora font ex-sister le rapport sexuel qui n’existe pas. Ils font ex-sister le rapport entre La femme (qui n’existe pas) et son père. La jouissance et la faute du père sont au centre de la symptomatologie hystérique de Dora.[3]

 

 [1] Lacan J., Le Séminaire, livre XXIII, Le sinthome. Le Seuil ; Paris, 2005, p. 19

[2] Lacan J, « Intervention sur le transfert », Ecrits, Le Seuil, Paris, 1966, p. 219

[3] Le lumineux texte d’Esthela Solano-Suaréz « Un couple à quatre » in Quarto. Revue de psychanalyse publiée en Belique N° 109, décembre 2014 est une référence majeure pour la lecture du cas Dora à la lumière du dernier enseignement de Lacan.

Le petit Hans 

par Leïla Bouchentouf-Lavoine

 

C’est avec un brio intellectuel qui lui est coutumier qu’Esthela Solano-Suaréz nous a commenté cette leçon de psychanalyse du cas du petit Hans qui n’a de petit que son « Wiwimacher » cause de son drame psychologique dont il se défendra par sa phobie des chevaux.

J. Lacan donne une relecture de ce cas lors du séminaire IV la relation d’objet (1956-1957) et lors de la conférence de Genève (1975). Deux moments clés, le premier autour du primat du symbolique et du schéma L, le second mettant en place la clinique borroméenne et le concept de jouissance.

Rupture de la complaisance imaginaire : quand le drame se joue du côté de l’insuffisance

Avant l’éclosion de sa phobie, Hans est pris dans une relation imaginaire à sa mère, un jeu de leurre sur fond symbolique. Le phallus imaginaire opère comme régulateur de la relation entre la mère et l’enfant jusqu’au jour où l’érection fait passer le phallus du statut d’imaginaire à celui de réel. Dès lors, Hans se retrouve pris à son propre piège, son pénis trop petit ne peut prétendre à combler la mère en tant que femme. La mère, perçue comme inassouvie fait surgir le fantasme de dévoration. Pour se défendre de cette angoisse, Hans développe la phobie du cheval. Il prélève un symbole, le cheval, animal qu’il a vu tomber (Hans vient de choir de sa position de phallus imaginaire) et un animal qui peut mordre.

Toute la lecture de Freud se base sur le complexe œdipien. Lacan fera un pas de plus. Hans fait la demande au père d’être un homme pour sa femme, de la satisfaire pour le dégager de son identification au phallus qui manque à la mère. La phobie se résoudra par la création d’un mythe : l’installateur de baignoire qui lui permettra de passer du registre imaginaire à celui du symbolique. Il s’agit d’un remplacement (le derrière et le Wiwimacher), d’une substitution symbolique qui opère de manière métaphorique.

Troumatisme : quand le drame se joue du côté d’un excès de jouissance

Avec la conférence de Genève, Lacan précisera que si les symptômes ont un sens comme l’a démontré Freud, ce sens s’interprète correctement à condition de partir de la rencontre de l’enfant avec la réalité sexuelle (exit papa, maman et la petite sœur).

La rencontre avec l’érection n’est pas auto-érotique mais hétéro-érotique. Hans éprouve son corps qui se jouit tout seul et cette jouissance est ressentie comme en dehors de la consistance idéique de son corps, en dehors de toute représentation. Cette jouissance fait trou, le laisse perplexe. Hans va faire en sorte d’incarner cela dans l’objet cheval. Le symptôme phobique se constitue sur fond de rejet de ce qui fait trou. Hans en faisant appel au mythe et au fantasme trouve une articulation productrice de sens qui va prendre en charge le hors sens de la jouissance troumatique.

Ainsi la fiction du névrosé se construit-elle sur la croyance en un déficit à satisfaire l’Autre. Le symptôme donne un appui puissant pour faire avec l’impossible, l’innommable de la rencontre avec le sexuel.

En analyse, il nous faut passer de l’insuffisant à l’impossible pour que se dégage une force créatrice, une nouvelle façon de faire avec son symptôme. Une leçon formidable !

 

L’Homme aux rats

par Isabelle Magne

L’écho que l’on pourra écrire ne rendra évidemment pas compte du style d’Esthela Solano-Suaréz, style qui donne toute sa teneur au développement précis et rigoureux de son travail.

Comme point d’entrée dans la structure névrotique, Esthela Solano-Suaréz met en évidence ce que dit Lacan de la rencontre traumatique avec le sexuel au cours de l’enfance. Cette rencontre  n’est pas de l’ordre de la séduction, mais d’une rencontre avec un réel corporel face auquel l’enfant est seul, un éprouvé du corps qui fait événement, comme celui du petit Hans avec ses érections.

Pour l’Homme aux rats, ce n’est pas la «disponibilité» de la belle gouvernante qui le traumatise à l’âge de 4/5 ans, mais une sorte d’étrangeté liée à la jouissance qui fait intrusion et effraction dans le corps. Il touche les organes génitaux sans les voir et trouve cela curieux ; la palpation d’un corps lui fait vivre l’expérience de quelque chose d’inassimilable, c’est cela qui vient faire «trou-matisme». Une forme d’Unheimlich. Cette étrangeté est associée à celles de ses érections, comme celles du Petit Hans, elles constituent un affect pénible qui témoigne de ce qui ex-siste au corps.

Face à ce trou, à ce réel manquant, c’est l’objet regard comme plus-de-jouir et comme cause du désir qui vient à cette place et recouvre ce réel hors sens. «L’objet a pour l’homme vient à la place du partenaire manquant»[i].

Pour l’Homme aux rats, le symptôme névrotique se constitue sous forme de compulsion obsessionnelle : «Depuis, j’en gardais une curiosité ardente et torturante de voir le corps féminin»[ii].

En parallèle de ce désir obsédant, il y a une formation psychique, la formation du symptôme : la pensée selon ce mode : « Si je peux voir des femmes nues, alors il va arriver quelque chose ».

La mort prend en charge le hors sens sexuel ; l’Homme aux rats, se défend non plus de la pulsion, mais de la pensée. La pulsion scopique a fusionné avec la pensée, autrement dit, le refoulement de la pulsion scopique donne lieu à la rumination. L’Homme aux rats n’est d’ailleurs pas un voyeur actif et sa vie sexuelle adulte est très modeste. Par contre, c’est la satisfaction de la pensée qui prend la valeur d’une jouissance. « Je pense donc je jouis » pointe Esthela Solano-Suaréz, le corps se jouit dans la pensée. Il s’agit d’une réponse symptomatique face à l’incidence première de la jouissance comme traumatique, « forclose », non symbolisable.

Pour Lacan, cette jouissance « Unheimlich », constitue le point d’entrée de la structure névrotique, avec comme condition, une rencontre avec le langage et plus particulièrement l’équivoque du langage.

Freud relève l’incidence du langage dans l’analyse de ce patient qui prononçait sans différenciation sonore « rate » (quote-part) et « ratte » (rat). Dans une construction quasi-délirante, étaient équivalents argent/rat. Et Freud repère également, dans le récit que le patient fait d’un supplice chinois, une jouissance que le patient ignore lui-même.

Ainsi, si le récit du châtiment réveille l’érotisme anal qui avait joué un grand rôle durant l’enfance du patient (vers intestinaux), le mot « rat » a pris pour lui sa fonction symbolique en prenant en charge l’impossible du rapport sexuel et en assurant la signification phallique par la conjonction de la jouissance anale et du signifiant.

 

[i] Esthela Solano-Suaréz, conférence du 25 janvier 2017 à l’UPHPA d’Aubervilliers

[ii] S. Freud, Cinq psychanalyses, L’Homme aux rats, PUF, 1966, p.203

 

 

 

 

 

 

Un réveil au scalpel

Par Xavier Gommichon, Membre de l’ECF,

Pour le Comité régional de l’ACF Île-de-France

 

Ce mercredi 29 mars 2017, l’ACF-IdF, l’Envers de Paris et l’UFORCA PIDF organisaient à Choisy-le-Roi le premier des Forums SCALP, Série de Conversations Anti Le Pen, qui se tiendront partout en France à l’initiative de l’ECF.

Cette série de débats porte un objectif clairement annoncé dès son titre : faire barrage à l’accession de la candidate du FN à la présidence de la République.

Pierre-Ludovic Lavoine accueillait les participants et présentait les cinq tables qui allaient lancer le débat.

Réveillons-nous !

« Réveillons-nous ! » propose Jean-Daniel Matet sans attendre, la situation est critique et la France assoupie d’une torpeur tranquille.

Dans « le rêve de l’enfant qui brûle » comme dans l’Unheimlich des « Elixirs du diable », le principe du réveil chez Freud n’est pas affaire d’un savoir qui n’y était pas, mais de révélation de ce qui est déjà là, tellement familier, qu’on n’y prend pas garde. D’où l’angoisse.

Pierre Sidon nous rappelle cette phrase de Lacan, « On ne se réveille jamais », car il est douloureux de quitter le monde soyeux du rêve. On a beau savoir, tout peut arriver.

Que n’avait-t-on déjà dit sur Marine Le Pen ? Que ne savions-nous déjà que cette Série de Conversations Anti Le Pen dévoilerait de plus ?

Chaque intervention – il y en eut dix-sept ! – apporta la preuve de cette urgence à ouvrir les yeux, à se pincer pour sortir du sommeil.

21 avril 2002 : quinze ans bientôt, jour pour jour, que les Le Pen se sont invités au second tour de l’élection présidentielle. L’événement a été commenté, critiqué, analysé, pour devenir un signifiant, Vintéunavril, une pièce de monnaie échangée de main en main dont la valeur s’élime avec le temps.

Le mot finit par tuer la chose. Ou tout du moins à l’endormir. Nous avons été mithridatisés, drogués : la fille du diable a usé de sa plus vile ruse, faire croire qu’il n’existait pas.

Anaëlle Lebovits-Quenehen analyse à plusieurs niveaux une méconnaissance qui n’est pas sans rappeler les mécanismes de la dénégation que décrit Freud. On se rassure d’abord sur le nombre de voix que la candidate pourra obtenir, à condition qu’un nombre suffisant d’électeurs se déplace. Et lorsque les preuves d’un abstentionnisme inquiétant s’accumulent, on se persuade : « elle ne passera pas ». Croyance magique et ignorance font ici bon ménage.

Ignorance qui peut prendre le masque de toutes les significations : « on s’habitue à tout », dixit le bon docteur Larcher avec soulagement, dans Un village français.

Oui, on s’habitue. Comme le fond « vert écarlate »[1] des affiches de Marine, dont Camilo Ramirez nous met en garde de repérer la vraie couleur, le marinisme s’est installé dans le décor de nos vies. Du discours identitaire au discours sécuritaire, la parole « décomplexée » a donné une voix au concept de « menace culturelle », et le terrorisme d’un islam fanatique a fini de créer une « faille de taille dans le plafond de verre »[2] qui n’interdit plus l’accession du FN à la plus haute fonction de l’état.

Devons-nous nier pour autant les impasses de la situation actuelle, les dérives d’une bureaucratisation généralisée qui relègue chaque jour un peu plus le champ du politique (santé, éducation, jouissance) à des problèmes de gestion ? Politique des choses, mal-être des sujets. Face aux souffrances des oubliés du progrès, des méprisés de l’Europe, des perdants de la mondialisation, Marine Le Pen se pare des atours de la bonne mère, nous dit Agnès Aflalo, bonne mère phallique, mère totale. Elle les consolera de leurs malheurs, les défendra contre l’Autre Méchant, autrement nommé lecystème, et les rassurera sur cette angoisse identitaire fondamentale : oui, il existe une sous-catégorie de citoyens dont ils peuvent se sentir supérieurs.

Il s’agit du principal ressort d’une thématique qui prend les accents de la bienveillance, celle que Catherine Lazarus-Matet dissèque sous les contours de l’humanisme de Marine Le Pen, avec une dose d’ironie ciselée.

La France en ordre

Lorsque l’on s’arrête un tant soit peu sur le discours du Front National, passé à la moulinette de l’enquête sociale de Gaël Villeneuve ou de l’analyse linguistique de Laurent Dupont, le « moi je dis » de Marien Le Pen s’articule comme une bulle hors du discours démocratique. Avec cette formule : « Tout fait ventre ».

Pas de dialogue, pas de contradiction mais une volonté de proférer, aucune analyse, aucun argument sérieux, mais la dénonciation d’un complot universel contre les intérêts du « Peuple ». Côté pile, des appels à la haine et à la division des français – relayés en sous-main sur internet avec une violence très décomplexée – côté face, un Front National qui prétend à « Une France apaisée ».

Serons-nous les témoins du bégaiement de l’Histoire ? Francesca Biagi-Chai et Laura Sokolowsky nous ont rafraîchi la mémoire sur ce que fut la prise du pouvoir par le « Peuple » en Italie puis en Allemagne. Il n’est pas nouveau que le signifiant populiste, ce qui vient dudit « Peuple », serve la cause des dictateurs.

Pour Marie-France Reboul, si le discours du père s’apparentait à un poujado-boulangisme ostentatoire, incantatoire et attentatoire, celui de la fille s’est de beaucoup institutionnalisé, « cystématisé ».

Loin des plaisanteries antisémites de Jean-Marie, le programme social de MLP est basé sur la revendication d’un préjudice racial ou ethnique et serait le fer de lance d’un projet économique délirant : faire des économies sur la division du pays. « La France en ordre » serait une catastrophe économique, un mensonge permanent et un appel à la désobéissance.

Car derrière cette rhétorique pseudo-révolutionnaire, se cache un authentique mépris de la démocratie. Les diatribes de MLP contre les institutions, les médias, la justice, l’Europe, sont autant de tentatives de déstabiliser ce qui a été construit, discuté et voté depuis des décennies par des démocraties et des peuples.

Quelle est la place de la psychanalyse dans ce débat ? Ce n’est un secret pour personne aujourd’hui que la psychanalyse est visée comme un insupportable, l’insupportable à entendre du malaise dans la civilisation que ni la contrainte bureaucratique, ni n’importe quel Ordre Nouveau, n’effaceront. Laura Sokolowsky a souligné dans son intervention que la psychanalyse ne pouvait survivre à cette attaque en règle de la démocratie qu’au prix d’une compromission qui annihile sa raison d’être. Voilà pourquoi les psychanalystes ne peuvent pas se taire : qu’adviendrait-il de l’invention freudienne si la liberté de parole disparaissait ?

Où serait la liberté, si l’on fermait la bouche des psychanalystes ?

En manière de clôture, Jacques-Alain Miller a vanté, parmi les richesses de la France, une longue tradition de diplomatie, de savoir vivre, présente jusques et y compris dans la joute politique, ce débat démocratique que les autres peuples nous envient. Cette façon de dire à l’adversaire qu’il compte même si on le combat. Cette diplomatie du verbe, Marine Le Pen la méconnaît, c’est une tradition française qu’elle feint d’ignorer. C’est sa force, c’est notre faiblesse.

D’autres soirées SCALP sont à venir dans les grandes villes de France. Devant le danger d’une abstention grandissante, ne laissons pas l’automaton faire les choix à notre place, ce sont les hommes qui font l’Histoire, pas les choses.

 

[1] Le vert écarlate de MLP, Camilo Ramirez.

[2] Marine Le Pen, une faille de taille dans le plafond de verre, par S. Galam, Libération, 26 mars 2017.

 

 

Echo de la soirée du 24/02/17 : projection/débat Le monde de Théo de Solène Caron, au centre hospitalier Henri Duchêne (EPS Ville –Evrard) à Aubervilliers.

En présence de Valérie Gay, Esthela Solano-Suaréz et Mireille Battut

Par Yohann Allouche

Quelle belle soirée ! Nous avons eu la chance d’accueillir la mère de Théo, ainsi que Esthela Solano-Suaréz et Mireille Battut (présidente de l’association « La Main à l’Oreille ») pour discuter ensemble – ensemble avec les parents d’enfants autistes et les professionnels travaillant auprès de leur enfant – de ce beau film de Solène Caron Le monde de Théo. Dans celui-ci, nous écoutons le témoignage de Valérie Gay, mère de Théo, un garçon dit « autiste » maintenant adolescent. Valérie Gay y parle de son parcours semé d’embûches, des difficultés rencontrées au quotidien avec son fils, des questions qui se sont posées à elle, des moments joyeux, et surtout de ce à quoi elle a dit non. Il s’est agi pour elle de dire non aux méthodes qui lui avaient été recommandées, aux méthodes qui ne lui paraissaient en aucun cas respecter la singularité de son enfant. C’est là le premier point majeur de ce témoignage. Le second point, crucial, dont elle témoigne est comment elle a appris à déchiffrer petit à petit ce que Théo mettait en place comme défense, comme agencements, comme stéréotypies, rituels, bref de quelle façon Théo essayait de traiter son angoisse. Esthela Solano-Suaréz soulignait en effet qu’elle avait fait un travail de « lecture » avec toute la finesse que cela comporte. Valérie Gay était à l’écoute – et l’est toujours – de ce que lui enseignait Théo, des nouveautés qui survenaient, de son désir par exemple d’aller nager avec des tortues. Valérie Gay a cependant indiqué que son expérience ne pouvait être répliquée comme telle, que dans son cas cela avait été fécond mais ne devait pas servir absolument de modèle. Ainsi, elle a laissé la place à la singularité de chaque expérience, de chaque enfant, en donnant de l’espoir aux familles tout en ne les berçant pas d’illusions sur une « réussite » à tous les coups.

La finesse et le savoir-faire de sa mère, de son frère et de sa sœur, ont permis à Théo de trouver une modalité de lien social bien à lui. Nous pouvons mesurer toute la progression réalisée au cours de ces années en écoutant Théo répondre aux questions du public et parler de ses centres d’intérêt lors d’une projection à Lille avec l’association Funambules.

Ce film, mais surtout ce qu’a pu dire Valérie Gay suite à la projection, ont beaucoup touché les parents venus y assister. Par cette résonnance avec leur propre expérience, ils ont pu exprimer parfois leur désarroi face à l’énigme qu’incarne leur enfant, mais aussi pour certains se retrouver un peu dans ce parcours épineux. Mais cela a surtout permis de faire lien, lien de parole. Ainsi, ce père qui se préoccupait de savoir de quelle façon retranscrire au plus juste à sa femme à quel point cela l’avait touché et ce qu’il avait appris de cette rencontre. Valérie Gay a expliqué en quoi cet effort – mais aussi ce devoir qu’elle se fait – de diffusion et de témoignage partout en France vient répondre pour elle à la solitude rencontrée tout au long de ces années.

 

Renouveau du théâtre antique : L’ILIADE mise en scène par Pauline BAYLE et interprétée par la compagnie

A TIRE-D’AILE

Par José Rambeau

L’Atelier Café Psychanalyse de l’ACF-IdF était présent au Théâtre de Châtillon le 7 octobre 2017 pour assister à la représentation de L’Iliade mise en scène par Pauline Bayle et interprétée par la compagnie A Tire-d’aile et animer une conversation sur l’interprétation théâtrale après le spectacle.

Première surprise dérogeant aux règles habituelles des représentations théâtrales, pas de lever de rideau, le public nombreux est contraint d’attendre l’ouverture de la salle dans le hall. De la foule ainsi réunie s’élèvent soudain les voix sonores des cinq comédiens comme émergeant de l’anonymat pour haranguer le public en en désignant certains membres comme représentants des différentes nations grecques et recensant les bateaux envoyés par ces nations pour rejoindre la guerre de Troie. Le ton est donné. Le spectacle s’avère d’entrée de jeu interactif. Les listes fastidieuses incluses dans le texte d’Homère gagnent ici en légèreté.

Les portes de la salle s’ouvrent enfin. Les comédiens sont déjà sur scène (Charlotte Van Bervesselès, Florent Dorin, Jade Herbulot, Alex Fondja, Yan Tassin) à attendre le public. La salle est judicieusement maintenue dans une certaine obscurité pour dérouter le public dans ses repères habituels.

Seconde surprise de la mise en scène de Pauline Bayle, les comédiens endossent alternativement les rôles de plusieurs personnages de L’Iliade sans avoir à quitter la scène, le public se trouve donc témoin à la fois du jeu théâtral et de ce qui est censé se passer dans les coulisses. À son insu le public se trouve ainsi plongé dans les règles du théâtre antique où l’usage des masques permettait l’interchangeabilité des rôles. Clin d’œil aux pratiques antiques, Pauline Bayle traite l’interchangeabilité des sexes (dans le théâtre antique seuls les hommes étaient habilités à monter sur scène et devaient donc jouer les rôles masculins ou féminins) en faisant tenir le rôle d’Athéna à un acteur physiquement imposant et porteur d’un soutien-gorge minimaliste rouge qui ne laisse aucun doute sur son sexe (à la différence des travestissements de l’abbé de Choisy) et le rôle d’Achille à une actrice plutôt menue. Les identités relèvent plus pour le coup du texte joué. Les comédiens prêtent leurs corps aux différents discours qui s’affrontent entre les dieux et héros grecs et les héros troyens mais en tenant ceux-ci éloignés des imageries attendues.

Pauline Bayle a extrait de la fastidieuse épopée d’Homère un texte théâtral d’une heure trente qui maintient le public dans un suspens d’un bout à l’autre de la représentation des enjeux mythiques de la guerre de Troie. Pour ma part j’ai trouvé remarquable l’art avec lequel elle fait passer sur scène le texte de L’Iliade sans pour autant trahir le style propre à Homère. Sa mise en scène est en quelque sorte la substantifique moelle de l’épopée écrite.

Les scènes itératives de guerre et de combats qui dans le texte homérien sont pléthores et plutôt « hard » voire « gore » sont ici récitées par les cinq comédiens sous la forme du chœur rassemblé à l’avant de la scène. Les récits sont fidèles au texte originaire. De même aucune arme n’apparaît sur scène. Les scènes sanglantes sont suggérées par des signes symboliques minimalistes, les bras des héros plongés dans différents seaux contenant de la peinture rouge ou des paillettes dorées pour représenter par exemple la puissance de l’armure d’Achille. La célèbre colère d’Achille est représentée par le simple mouvement ample de sa chevelure ensanglantée et on y croit !  En quelques traits épurés, Pauline Bayle nous promène dans l’épopée homérienne avec un plaisir théâtral incontestable et qui n’est pas sans écho avec les malaises de notre civilisation terroriste.

Cela a donc été une grande surprise de pouvoir traverser la guerre de Troie avec ses horreurs et ses drames en une heure trente d’une représentation théâtrale hors de pair. Je vous recommande d’aller voir ce spectacle si vous en avez l’occasion.

Pauline Bayle a pour projet de poursuivre l’épopée homérienne en montant prochainement Ulysse qu’elle associera à L’Iliade. Je ne manquerai pas l’événement.

Écho de la Conversation avec Sonia Chiriaco organisée par l’Atelier de Lecture de Psychanalyse Lacanienne Appliquée du 15ème secteur de Ville-Evrard

Par Marcelo Denis

C’était la première fois qu’au CMP de Montfermeil, le 20 juin dernier, on accueillait un auteur pour nous parler de son livre. Il s’agissait d’une psychanalyste : Sonia Chiriaco.

La rencontre autour de son ouvrage « Le désir foudroyé – Sortir du traumatisme par la psychanalyse », se déroulait dans le cadre d’un atelier de lecture interne au 15ème secteur de psychiatrie de Ville-Évrard. L’ALPLA (Atelier de Lecture de Psychanalyse Lacanienne Appliquée) qui regroupe des membres de l’équipe pluridisciplinaire, s’est réunie tout au long de l’année pour lire et présenter dans le service les différents chapitres. Une fois par an, et grâce à l’inscription de cet atelier dans l’ACF-IdF, le groupe s’ouvre à l’extérieur en invitant des partenaires afin de susciter l’intérêt des invités au discours analytique. Les portes de l’institution se sont donc ouvertes et le CMP a accueilli 35 personnes. Étions-nous prêts ? C’était le pari.

Nous étions prêts à entendre le défilé des signifiants autour du concept de traumatisme. Aussi nous avons abordé la façon dont procède la psychanalyse sur la clinique du traumatisme mais au-delà, la manière dont peut opérer la psychanalyse, le psychanalyste, au cas par cas. Après un exposé de S. Chiriaco sur son ouvrage, nous avons pu engager une conversation à plusieurs avec elle.

 « Un événement brutal, insensé fait effraction et laisse le sujet pétrifié, il n’y a pas de mot pour le dire, le penser », voila une définition du traumatisme. A ce moment-là, le désir est figé, foudroyé, mais il n’est pas détruit, il est par essence indestructible[1]. S. Chiriaco fait de l’évènement traumatique une occasion de voir comment un sujet s’est construit, avec quel fantasme, comment il a répondu au traumatisme originaire, celui de sa subjectivation, celui de son inscription dans le langage. Complément de définition : « Le traumatisme est toujours la rencontre avec un événement impossible à assimiler qui plonge le sujet dans la sidération ». Ce « troumatisme » est un trou dans le symbolique, par faute de mots pouvant dire un savoir sur la mort et sur la sexualité. L’analyste vise à faire émerger la responsabilité subjective, ce que le sujet aura fait de cette rencontre avec le réel. C’est une position subjective qui va se dégager progressivement dans chaque cas. Une prise de conscience pour le patient de sa responsabilité de jouissance. Le paradoxe étant : plus on est capable de porter la charge de son tourment, plus on a de chance de s’en délester. La guérison va de pair avec cette responsabilité, elle constitue la voie à rebours de la lâcheté morale[2] de la dépression. S Chiriaco souligne les diverses façons dont le traumatisme peut se manifester ; comment une clinique du détail auprès du patient met en scène un élément singulier qui permet de l’appréhender. Enfin, ce qu’elle épingle toujours, une trouvaille du sujet, qui peut se débrouiller avec une invention à sa mesure. Cette mise en exergue se fait toujours avec rigueur, dans un style qu’on retrouve dans son livre comme à l’oral, empreinte subtile et claire, propre à Sonia Chiriaco.

C’est avec enthousiasme et un désir intact que nous poursuivrons cette expérience l’année prochaine.

 

[1]  S. Freud, L’interprétation des rêves, PUF, 1971, p. 527.

[2] J. Lacan, Télévision, Seuil, 1969, p.39.

Ponctuation des ateliers philo-psychanalyse : Le parlêtre versus le sujet de la connaissance*

Par Bénédicte Jullien

 

Le lapsus, l’acte manqué, l’oubli, le rêve, tout ce qui se manifeste à l’insu du sujet et qui révèle quelque chose d’un désir inconscient ont été une rencontre déterminante dans mon désir de devenir psychanalyste quelques années plus tard. C’était en classe de philo en terminale, la prof parlait de Freud. C’est donc avec ce souvenir de jeunesse que j’ai orienté mon intervention au lycée Descartes d’Antony. Quelles sont les conséquences pour l’être humain d’être affecté par le langage ? Quel sujet en émerge ?

Les jeunes présents à cette intervention n’ont pas manqué d’en transmettre leur interprétation. Certains jeunes rêvent d’un sujet libéral, affranchi du déterminisme de son histoire, de son milieu social et culturel, maître de ses choix et de son destin. D’autres se plaignent d’un sujet, éternelle victime d’un Autre institutionnel gavant, contraignant et normativant. D’autres enfin croient à un être humain naturel qu’il s’agirait de retrouver pour échapper au malaise de la civilisation.

La psychanalyse révèle plutôt un sujet marqué par les signifiants dans lesquels il a été plongé à peine né, exilé, de ce fait, d’un quelconque savoir sur le sexuel, affecté dans son corps des signifiants qu’il a prélevés dans le discours de l’Autre, flanqué de symptômes dont il se plaint mais dont il ne souhaite se séparer pour rien au monde.

Pour l’animal, ce qui l’anime comme être vivant est au service de sa reproduction. Si tant est que l’animal soit pourvu d’un langage, ce langage est consacré à ce que l’organisation de la vie animale soit au service de la pérennité de son espèce. C’est donc un langage-code, qui transmet des informations pour que chacun fasse ce qu’il a à faire.

Pour l’être humain, le langage qu’il utilise ne vient pas recouvrir totalement ce qu’il dénomme. Le signifiant ne communique rien et détourne ainsi l’être de sa fonction de procréation, détourne la jouissance de vivant de l’être sexué. Il découpe le corps autrement, produisant par là une jouissance qu’il ne faut pas, dans des lieux du corps qui ne sont pas faits pour la procréation : orale, anale, scopique, invocante. Le corps jouit dans son morcellement. Le vivant ne s’attrape donc que par petits bouts, parce qu’il est un corps découpé par le langage.

Le néologisme de Lacan de parlêtre éclaire cet effet du langage sur le corps. D’un côté, le signifiant nomme, puis s’organise en discours en se soumettant à des règles de grammaire qui l’ordonnent. Les discours donnent un sens à ce qui est devenu énigmatique de la vie. Mais le langage échoue à communiquer les expériences libidinales. Là où l’être humain devrait assurer son auto-conservation, son homéostase et la pérennité de son espèce, il peut aller vers ce qui le fait souffrir et le détruit. Malgré tous les savoirs accumulés, deux questions restent toujours en suspend : qui suis-je ? et che vuoi ? Devenir un homme ou une femme, un père ou une mère n’est pas le seul produit de la connaissance du processus de l’accouplement et de la procréation.

D’un autre côté, la perte de jouissance opérée par le signifiant lorsqu’il entre dans le corps se récupère dans la jouissance de la langue : produire du sens, mais aussi bien l’en défaire pour jouir du blabla, de l’équivoque ou du double sens, mais aussi du nonsense

Comme l’a très joliment exprimé une élève avant de courir à un examen de langue : « Penser, c’est fatigant ! Si on pensait moins ce serait plus simple ! ». Mais le souhaite-t-on vraiment ?

* Conférence-débat qui a conclu l’atelier philo-psychanalyse que l’ACF-IdF a organisé pendant l’année scolaire 2015-2016 dans les lycées de la banlieue parisienne.

 

Echo de la rencontre-Débat avec Hubert Haddad autour de son livre Corps désirable

 Organisée par l’ACF IdF en collaboration avec l’Envers de Paris, le 20 mai 

Animée par Marie-Hélène Brousse et François Leguil

Par Marion Outrebon

Un célèbre neurochirurgien s’apprête à réaliser un projet fou : la greffe inouïe de la tête d’un homme sur le corps d’un autre. Cette tête, c’est celle de Cédric Allyn-Weberson, journaliste engagé à dénoncer les malversations des trusts pharmaceutiques et dont le père est un magnat. Paralysé après un accident, il écrit sous le pseudonyme de Cédric Erg, première coupure avec le nom de son père et ce qu’il représente.

Corps désirable est un livre qui ne laisse pas indiffèrent. Une fiction troublante qui laisse une trace. Une cicatrice oserai-je dire ? Un livre qui reste en mémoire

Hubert Haddad, était notre invité lors de la soirée du vendredi 20 mai et nous a fait le plaisir d’entamer la soirée en lisant un passage de son livre. Le premier morceau choisi est ce moment de suspens, pendant lequel Cédric découvre son nouveau corps, le corps d’un autre. Entre érotisme et froideur chirurgicale, ce passage est le cœur de ce que ce livre a d’ambiguë et complexe : entre science extravagante et quête d’un homme pour parvenir à habiter son corps.

Angoissantes les dérives de la science au fur et à mesure qu’elle progresse ? Selon Marie-Hélène Brousse cet affect ne quitte pas le lecteur, qui découvre ce qu’elle nomme « la fatalité contemporaine ».

Pour François Leguil, il est plutôt réjouissant d’être le témoin de cette épreuve charnelle, où l’amour permet de re-subjectiver ce qui est déshumanisé par la science. Car oui, il s’agit aussi d’amour dans ce livre. D’érotisme aussi.

Une passion absolue et dévorante entre Cédric et la sublime Lorna LEER, « dont le patronyme nous indique d’emblée qu’il s’agit d’une rencontre avec un REEL » pour reprendre les mots d’Emmanuelle Edelstein, dans sa présentation du livre pour notre soirée.

L’auteur nous le confirme : « tous les romans sont des romans d’amour. »

Face à l’aridité du discours scientifique, les femmes de ce livre témoigne d’un « désir increvable », elle réchauffe de leur peau et de leurs actes, ce « cobaye de l’éternité » qui semble subir plus qu’il ne décide, et ce, avant son accident déjà.

Ce roman pose des questions éthiques essentielles tout en nous emportant dans le récit fantastique de cet homme qui tangue d’un corps à l’autre, d’une identité à l’autre aussi.

Du pseudonyme, premier refus du nom du père, à la transplantation totale, premier pas vers l’immortalité, laissons au lecteur le plaisir de découvrir les enjeux, à la fois psychanalytiques et littéraires de cet incroyable roman.

 

 

Des psys en classe de philo dans la banlieue !

Virginia Rajkumar, avril 2016

Quel pari audacieux que ce projet Philo-Psychanalyse initié par l’ACF Île-de-France ! Tout au long de cette année scolaire, des psys d’orientation lacanienne engagés dans le champ freudien (membres de l’ACF, de l’Envers de Paris et /ou de l’ECF) sont en effet intervenus en cours de philosophie auprès d’élèves de lycée de banlieue, pour sensibiliser à la réalité de l’inconscient, faire vivre et circuler les signifiants lacaniens.

Cette première a réuni cinq professeurs de philosophie[1] de trois lycées, respectivement de Thiais (94), Anthony et Neuilly (92) et sept cliniciens orientés[2], à partir d’un désir partagé d’ouvrir le temps d’un cours de philosophie, les salles de classes à un autre discours, à une autre transmission sur l’inconscient, une des diverses notions du programme de la matière au lycée.

Il n’y avait aucune évidence à ce désir partagé si philosophie et psychanalyse ne font pas nécessairement couple, elles non plus. Elles se séparent en effet à l’endroit même de leur rencontre, tant l’une peut chercher à boucher le trou de non savoir à partir duquel l’autre parle.

Il n’y avait aucune évidence non plus à ce que les élèves puissent laisser place à la contingence d’une rencontre, en ces temps où les lycées des cités peuvent parfois se faire l’écho amplificateur du malaise dans la civilisation. Parfois réfugiés à l’abri, soit sous les discours de méfiance voire de certitude d’un Autre malveillant donnant signification au hors sens du réel traumatique des derniers événements, soit protégés sous les signifiants religieux recouvrant le non rapport sexuel, soit dans l’indifférence au désir de savoir, ils se laissent donc peu de jeu.

Quelle ne fut pas alors la surprise ! « Surprise » côté psys et élèves, et « sentiment de vie » côté professeurs et élèves, au regard des signifiants donnés dans l’après-coup. Décalés de leur position habituelle, nombreux sont les élèves qui se sont laissés surprendre par ce qui pouvait s’entendre via la présence du clinicien de la transmission du savoir insu des sujets en analyse.

C’est en effet à partir de la pratique, des cas cliniques, ou des formations de l’inconscient que les interventions se sont élaborées. Probablement aussi que par sa présence vivante, le désir de l’analyste, prenant le contrepied de la fonction du professeur et s’orientant du sens inverse donné à la transmission à l’école, a permis à la rencontre d’opérer. Ainsi, l’intuition du transfert et de ses enjeux dans une classe technologique n’ayant pas reçu de cours préalable sur l’inconscient. Ou la conscience du danger de la suggestion et des techniques de l’hypnose qui ont l’air d’être connues de certains. Mais aussi la saisie fulgurante de l’équivoque signifiante à l’origine de la formation d’un symptôme dans une vignette clinique. Le choix d’exposer un cas clinique en prise avec la très récente actualité des attentats a été, pour les élèves concernés, l’occasion d’apercevoir comment la dimension de l’inconscient peut se nouer singulièrement à un événement traumatique commun, venant bousculer les conceptions clivées sur le racisme et la haine, et interroger le signifiant « victime ». De plus, les doutes de certains quant à la question du sexuel articulée aux symptômes seront pour eux l’occasion d’un retour du psy en fin d’année.

Le désir de poursuivre ce projet est en marche, car il nous apparaît comme un moyen vivifiant de transmettre quelque chose des fondements de la psychanalyse d’orientation lacanienne et du transfert qui nous anime.

[1] BOILLOT Hervé, BERROIR Dominique, CHAUMIE Jean-Baptiste,  LONIS Clarisse, RAJKUMAR Virginia.

[2] CHARPENTIER-LIBERT Aurélie, DENIS Marcelo, GOMMICHON Xavier, HA PHAM Alice, JAIGU France, LAVOINE Pierre-Ludovic, LEDUC Caroline.

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Echos de l’après-midi Un peu de Rio à Paris !

Par Emmanuelle Edelstein et Vanessa Wroblewski

 

« Le corps parlant dans la cure – Ce que le livre d’Hélène Bonnaud nous en enseigne » – par Emmanuelle Edelstein

Pour sûr, cet après-midi de travail « Un peu de Rio à Paris » marquera les esprits, et les corps…

Ce samedi 6 février, 14h, la salle du boulevard Montparnasse se remplit, après une Assemblée consultative matinale qui avait donné le ton : studieux et enjoué.  Le thème de cette première séquence « le corps parlant dans la séance analytique », présent en filigrane dans l’ouvrage d’Hélène Bonnaud, nous a poussés au travail.

L’on parle des effets de savoir, de trou dans le savoir dans l’après-coup d’une séance d’analyse, d’un contrôle, d’une séance de cartel, mais  il y aussi ce qui se produit lorsque l’on travaille un livre, que l’on se laisse emmener dans sa lecture, que l’on écrit dans un effort d’extraction d’un bout, de bouts, qui soient transmissibles à d’autres. J’ai pour ma part d’abord rencontré un livre « Le corps pris au mot – ce qu’il dit, ce qu’il veut », le titre a eu valeur d’appel. J’ai ensuite rencontré l’auteure, Hélène Bonnaud, et nous avons préparé ensemble, rejointes par Camilo Ramirez, cette séquence. Hélène Bonnaud nous a parlé de son livre, de ce qui l’avait poussée à écrire à la fin de ses trois années d’enseignement de la passe. L’écriture face au vide, laisse-t-elle entendre. Hélène Bonnaud nous a surtout parlé avec précision et de manière incarnée, de la praxis analytique, faisant valoir la fonction du symptôme, et indiquant de manière précise et lumineuse comment le corps parlant est le corps percuté par un signifiant, un Un tout seul, hors-sens. Il faut une longue analyse pour en retrouver la trace. La conversation avec les participants nous a amené au point de saisir que nous ne pouvons retrouver l’entièreté de ce qui a fait trou, l’analyse porte le sujet dans la trouvaille d’une formule hors sens qui a percuté le corps. Pas sans la pulsion, comme nous le proposait Camilo Ramirez. Hélène Bonnaud, dans son style, montre que chaque parlêtre a à faire avec les signifiants entendus dans l’enfance, les signifiants rapportés, que c’est bien la rencontre du corps avec la langue qui fait traumatisme. J’étais sensible pour ma part au soucis d’Hélène Bonnaud de nous expliquer ce qui pousse le parlêtre à l’analyse : « On vient à l’analyse quand on sait que quelque chose ne peut fonctionner du côté de l’idéal et que le symptôme résiste à ce discours qui vous promet tant, sans vous prévenir de l’inertie propre au symptôme. Ce réel, ce réel du symptôme, les analysants disent en souffrir, les obligeant à osciller entre désir et renoncement, choix impossible et sentiment de rester à la même place. Le réel du symptôme, c’est son invariabilité. Le corps est alors éprouvé comme une énigme, ou recelant un trop. C’est lui, le corps, ou quelque chose dans le corps qui se manifeste et les attache au symptôme. » Le symptôme pas sans l’angoisse indique-t-elle aussi : « L’angoisse, je l’ai écrit dès la première page de mon livre, est l’envers de l’idéal, et se manifeste dans le corps. L’angoisse réduit le corps à ce sentiment d’oppression qui peut envahir certaines parties du corps, voire tout le corps. Le corps est donc absolument l’objet dont il s’agit dans une analyse. C’est lui le symptôme, corps parlé, joui par l’Autre dans la psychose et corps affecté par certaines paroles, oubliées, déniées dans la névrose. C’est pourquoi, le psychanalyste ne considère pas les symptômes comme des maladies mais comme des inscriptions parlantes si je puis dire, des formations signifiantes propres à chacun, et même incomparables les unes par rapport aux autres. »

Les questions de départ, quelles étaient-elles ? Que dit, que veut un corps allongé ou un corps en analyse ? Dans l’intimité et l’espace/temps particulier, qui se répète, du cabinet de l’analyste, comment les mots dits, les interprétations, les silences résonnent-ils dans le corps ? Les mots et silences de l’analysant et les mots et silences de l’analyste ?

Le corps dans ce qui s’y dit, dans ce qui y palpite, est entendu dans ce livre, il est effectivement pris au mot et le propos d’Hélène Bonnaud a marqué fortement ce point. Et son intervention nous a fait saisir à quel point le corps de l’analyste est présent lui aussi, un corps parlant, qui sait ce qu’il en est pour lui de la percussion du signifiant sur le corps, et qui prend au mot le corps de son analysant. « Le psychanalyste fait de son corps une présence intraitable, inconditionnelle et il en fait un lieu.  Un lieu et un lien. Il incarne à la fois le lieu de l’Autre et le lien à l’Autre. Son corps est un corps parlant en tant que son corps est porteur d’un sinthome qui s’appelle psychanalyse. »

S’il est question de nouage entre corps, symptôme et jouissance, il y a eu nouage aussi dans le travail de préparation de cette séquence : trois corps parlants, taraudés par des questions, soucieux qu’une transmission soit faite sur des points clés de la psychanalyse et qu’une conversation s’engage. Les échanges furent au rendez-vous et les analysants d’Hélène Bonnaud, auxquels elle fait la part belle dans son livre, étaient présents dans les questions : la théorie pas sans la clinique, ces énoncés précieux recueillis au plus près par l’analyste.

A propos des interventions d’Esthela Solano et de Jean-Luc Monnier autour du Scilicet

« Le corps parlant – Sur l’inconscient au XXIème siècle » par Vanessa Wroblewski

Esthela Solano nous a proposé un déploiement de son texte « compressé », paru dans le Scilicet consacré à la préparation du Xème congrès de l’AMP, et de le traiter comme « une fleur de papier qui se déplie dans l’eau ». Cette image poétique illustrait parfaitement son travail : son écrit paru dans Scilicet se déployait et prenait forme.

Cet exposé minutieux et précis a resitué le concept de l’Un articulé à celui du corps, dans l’ensemble de l’enseignement de Lacan. Voilà le tour de force ! Nous avons entendu comment Lacan a constamment, guidé par sa pratique, retravaillé ses formules et fait évoluer le statut du corps et du Un. Esthela Solano a déplié quatre points, l’Un unifiant, l’Un du trait, De l’Autre à l’Un, l’Un corps et le nœud à quatre, mettant en tension le rapport de l’Un au corps, et du corps comme Un.

Lacan est passé de l’image du corps unifiante donc non trouée (avec le stade du miroir et la primauté du registre imaginaire) au corps comme Un, résultant du nouage de la parole, de l’image et de la jouissance par le sinthome. Je m’attarderai sur un point de cet exposé qui m’a particulièrement interpellée : comment Lacan a-t-il visé, dans la cure, à atteindre la jouissance phallique du corps ? A la fin de son enseignement, il rompt avec l’intention de signification en faisant un usage du signifiant dans l’interprétation analytique comme d’une pure matière sonore, hors-sens. Afin d’illustrer cette question, Esthela Solano a témoigné de « la pratique à contre-sens » du docteur Lacan, une pratique de « contre-analyse » : « il s’employait à ne pas orienter la lecture du symptôme au niveau des effets de sens du langage mais à produire dans chaque énoncé, une rupture de l’articulation S1-S2. La phrase venait d’être commencée et la séance était déjà terminée ». L’effet de non-sens et de trouage de la phrase produisait dans l’après-coup de la séance « l’ouverture vers le dire, au-delà du dit ». Il vidait l’étalage de la jouissance phallique dans le corps et chaque séance touchait à la chair. Esthela Solano nous a fait partager les séances fulgurantes avec Lacan, qui par l’impact de la coupure allaient directement toucher au corps et à sa jouissance produisant alors un allègement ou un éprouvé inédit.

L’intervention de Jean-Luc Monnier s’est construite autour de cette citation de Jacques-Alain Miller : « l’inexistence du rapport sexuel est le réel du lien social ». Il nous a proposé une lecture psychanalytique de notre monde moderne en resituant tout d’abord le concept de lien social dans l’enseignement de Lacan, qui à partir du Séminaire XX place la jouissance au devant de la scène : reste de jouissance condensée dans l’objet a et jouissance du corps.

La jouissance de l’objet plus-de-jouir, désymptômatisée, encouragée par le monde contemporain, est particulièrement à l’œuvre dans les addictions et la pornographie en est une des déclinaisons. Cette lecture d’un symptôme de notre monde moderne va plus loin avec le concept d’itération qui désigne la jouissance Une, sans Autre et l’inexistence du rapport sexuel. Jean-Luc Monnier propose de faire de la psychanalyse « une fonction de déchiffrage et d’interprétation des formes actuelles du malaise dans la civilisation et des modes contemporains de l’insertion des parlêtres dans la dite civilisation. » La lecture du phénomène d’exhibition notamment sur internet que J.-L. Monnier nous a proposé a été particulièrement éclairante. En effet, le selfie pourrait être appréhendé comme un usage de l’image afin de témoigner de sa place singulière dans le monde « et fait signe dans cette closule de moi à moi du trou du corps et du non rapport sexuel. » Alors qu’en est-il de la place du regard ? Qui regarde qui ? Dans l’addiction au porno, c’est le sujet qui est regardé car il ne peut pas se voir et le porno s’évertue à démontrer qu’il n’y pas de jouissance de l’Autre ni de rapport sexuel. Alors comment pourrait-on lire le succès des programmes de téléréalité qui tentent de former des couples (L’amour est dans le pré, Le Bachelor…) ? Sont-ils également une tentative d’attraper ce qui ne peut se dire ni s’écrire ? Comment appréhender la place du téléspectateur, regard omnivoyeur plongé dans l’intimité des parlêtres, des Uns tout seul…

Cette après-midi d’étude nous a éclairé sur ce concept complexe qu’est le « corps parlant » mais a surtout ravivé notre désir de travail. Les exposés brillants mais également les discussions animées nous ont fait cheminer un peu plus vers Rio.

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