Echos de Oise Marne

Un savoir sur mesure, retour sur l’ALPLA

Alice Ha Pham

Le 19 juin 2018 se tenait au CMP de Montfermeil, une conversation clinique publique qui venait clôturer l’année de travail de l’ALPLA1 (Atelier de Lecture de Psychanalyse Lacanienne Appliquée) sur le livre de Jacques Borie « Le psychotique et le psychanalyste »2. Chaque année l’ALPLA réunit des soignants d’une institution de Seine-Saint-Denis, une fois par mois, autour de la lecture d’un ouvrage du champ lacanien. En fin d’année, une conversation, ouverte au public, est organisée avec l’auteur. L’ALPLA a à cœur de faire de cette lecture un enseignement clinique qui oriente la pratique des participants. À cet effet le livre de Jacques Borie est tout à fait enseignant, il permet de se repérer dans la clinique des psychoses d’aujourd’hui en s’orientant du dernier Lacan, à savoir que ce ne sont pas le sens ni la vérité qui sont alors visés, mais la jouissance du sujet.

Pendant plus de 30 ans, J. Borie a reçu – et reçoit encore – des patients psychotiques dans son cabinet, permettant alors à des sujets en extrême souffrance de trouver, là, un lieu pour dire à leur manière. La clinique des psychoses est, plus que toute autre, une clinique du un par un. Le savoir préalable a alors peu de poids face à l’inédit de l’invention du sujet psychotique. À ce propos « La galerie des inventeurs » donne un aperçu de l’étendu des solutions inventées, bricolées par le psychotique pour se tenir dans le monde. « Faites comme moi, ne m’imitez-pas ! » disait Lacan et nous rappelait Jacques Borie lors de cet échange, en effet chaque invention bricolée l’est au cas par cas et se soutient dans le transfert avec l’analyste. Ainsi, ce qui vaut pour l’un ne vaut pas pour tous. L’invention permet un autre mode de lien social à partir de la trouvaille, l’ironie en est un exemple.

Pour rendre compte de l’originalité du travail de J. Borie, les participants de l’ALPLA se sont attardés sur la lecture du cas de Françoise « Bricoler pour vivre ». Ce cas est tout à fait incomparable et en même temps paradigmatique de ce que la psychanalyse lacanienne peut accueillir de plus extrême de la singularité d’un sujet psychotique. En effet, Françoise doit bricoler sans cesse pour vivre, survivre et supporter le réel. D’emblée avec ce sujet J. Borie opère une manœuvre périlleuse. Françoise se présente comme nulle et particulièrement attirée par la mort, l’analyste souhaite la revoir mais il lui faudra payer ses séances. Cette opération a pour effet de l’extraire de sa position de déchet (nulle) en l’entamant (ça compte). Puis l’enjeu du traitement fut de freiner sa jouissance mortifère à rencontrer des hommes mourants, contaminés ou prêts à agoniser avec elle. C’est sa pratique de récupération qui va lui permettre de mettre ce réel de la mort quelque peu à distance. Elle « se récupère par la récupération » comme elle le dit si joliment. Elle fabrique, au départ, des miroirs à partir de morceaux de verre brisé lui permettant de supporter son image dans la glace. Par ce traitement de l’image spéculaire, son corps morcelé trouve à s’unifier. D’autres montages baroques (Cahier Borie, cadre, tableau, vase, arbre à cachettes…) à partir, là encore, d’objets de récupération lui permettront d’écrire et de créer afin de tenir à distance le réel trop envahissant.

Le désir de l’analyste est engagé dans ce bricolage transférentiel. Il en est la pierre angulaire. Tout en orientant la cure. J. Borie évoque un travail qui tient plus de la conversation que de la psychanalyse pure. Il n’y a pas de savoir établi. Le sujet psychotique sait, dans le sens où le savoir est de son côté, mais pas tout seul, avec la présence de l’analyste. La pratique de J. Borie est cette sorte de compagnonnage qui permet au sujet psychotique de ne pas être seul avec ce savoir qui l’encombre.

C’est avec une grande générosité et une véritable authenticité que J. Borie a répondu aux questions du public, prouvant par là même combien il lui est cher de transmettre ce que sa clinique lui a enseigné.

Actuellement nos collègues de l’ALPLA lisent et étudient « Mères douloureuses » de Philippe De Georges et nous avons hâte de rencontrer cet auteur en fin d’année !

1. L’ALPLA est un séminaire de lecture tenu par Marcelo Denis et co-animé avec Ana de Melo et Flavia Hofstetter au sein de l’intersecteur de psychiatrie de Ville-Evrard

2. Borie Jacques, Le psychotique et le psychanalyste, Éditions Michèle, Paris, 2012


Autisme : Quelle place pour la psychanalyse.

Juan-Pablo Lucchelli présentait son livre au CMPP de Beaumont/Oise (95)

Fabien Galzin et Véronique Outrebon

Membres de l’ACF IdF

 

Début octobre nous invitions Juan-Pablo Lucchelli autour de son ouvrage édité en juin dernier « Autisme. Quelle place pour la psychanalyse ? »[1]. Bonne question que nous avons souhaité mettre au débat ! Le pari était le suivant : outre nos collègues pour lesquel(le)s la psychanalyse est une boussole, il s’agissait d’inviter des intervenants auprès de l’enfance et de l’adolescence issus d’autres champs que le nôtre, et autant le dire rompus aux méthodes A.B.A., Teacch et PECS afin non pas dans le but de déclarer une guerre des psy, opération profondément réductrice, mais plutôt de confronter les uns et les autres à des visions différentes de l’humain.

Pour souligner de quel lieu J.P. Lucchelli parle, précisons qu’il est Psychiatre, Psychanalyste Membre de l’ECF et de l’AMP, Médecin responsable du CMP enfants et adolescents à La Courneuve (93) et père d’une enfant autiste. Il est également l’auteur de nombreux ouvrages.

Alors, la psychanalyse a-t-elle une place auprès de sujets autistes ?  J.P. Lucchelli répond de cette question posée en titre en nous proposant une approche cognitiviste et une approche psychanalytique dans leurs convergences et divergences. Ce qui rapproche d’emblée J.C. Maleval qui préface l’ouvrage, psychanalyste et L. Mottron reconnu dans le domaine de l’autisme et des neurosciences est leur conception non déficitaire de l’autisme. Une « structure subjective » pour l’un et « variant de l’être humain », « condition » pour l’autre.

L’accent est mis sur une question fondamentale qu’a développée J.C Maleval et qui porte sur la différence entre psychose et autisme, plus précisément la psychose infantile. Question sujette à polémique, sur laquelle l’auteur ne recule pas, car certains praticiens et théoriciens ont tendance à considérer l’autisme comme étant une forme de psychose infantile. J.P Lucchelli s’y oppose car selon lui c’est méconnaitre le fonctionnement de l’autisme et d’une certaine manière la psychose chez l’enfant. Ajoutons qu’il considère comme acquis que l’autisme est un « trouble neuro-développemental » déterminant un rapport particulier aux autres et au monde et qu’à ceux qui en sont porteurs il convient de faire une place dans ce monde, au cas par cas, quelles que soient les formes cliniques qu’ils prennent.

Voyage dans le temps : Avant même que le pédopsychiatre Kanner isole ce syndrome en 1943 il nous rappelle que Mélanie Klein dès 1930 nous offre une fine description d’un cas d’autisme le célèbre « cas Dick » qui ne correspond ni aux névroses ni aux psychoses et qui sera discuté par Lacan durant l’année 1953-1954 dans son séminaire[2]. Discussion décisive  pour le moins puisque Lacan introduira le modèle optique du « bouquet renversé » pour comprendre ce cas d’autisme. Cette fulgurance de Lacan anticipe de quelques décennies les travaux actuels sur « l‘attention visuelle conjointe », que  les cognitivistes  explorent depuis les années 70. C’est dans les années 90 qu’on parvient à en saisir l’importance cruciale dans l’autisme.

Car, pour faire court,  que se passe-t-il devant le miroir outre la jubilation qu’éprouve l’enfant ? Chez le non-autiste il y a « attention conjointe » c’est-à-dire échange de regards, l’enfant se retourne pour adresser son regard à un « témoin » et introduit ainsi l’Autre, ce qui fait défaut chez l’enfant autiste.

 Concernant la clinique  deux points importants sont à relever pour mieux comprendre les sujets autistes : « l’attention conjointe » et les « intérêts restreints »  auxquels il convient d’ajouter la « théorie de l’esprit » qui ferait défaut chez les sujets autistes. « Exclus » de la théorie de l’esprit, qui est rappelons-le cette capacité à comprendre les intentions d’autrui, la tendance thérapeutique serait pour ses tenants à vouloir y remédier par un apprentissage comportemental ou éducatif. Pour J.P.L. la question est : comment combler ce qui est en défaut chez l’autiste ?

C’est alors qu’intervient L. Mottron qui « déteste Freud et la psychanalyse » et son ouvrage « l’intervention précoce pour enfants autistes »[2] livre que J.P.L. estime « décoiffant ». Que nous dit-il ? Plutôt que de mettre l’accent sur le « déficit d’attention conjointe » par ex. pourquoi ne pas se déplacer sur ce qui est en propre à « l’être autistique », ses « lignes-forces » et le sortir de cette position d’exclusion.

« Structure », « variant », l’autisme n’est donc pas une maladie point que partage l’abord psychanalytique. Mottron va plus loin, pour lui il s’agit d’adapter la planète à l’autisme avec une limite cependant qu’impose la distinction entre deux formes cliniques de l’autisme : « prototypique » (déficit au niveau du langage mais de grandes compétences perceptives) et « syndromique ». J.P.L. Souligne que Mottron préconise de mettre l’accent sur les intérêts restreints alors même que certains courants les connotent négativement, de prendre une place de « tutelle latérale, côte à côte», plutôt que face à face ne pas supprimer les comportements répétitifs sauf s’ils sont dangereux pour le sujet et pour les autres etc, les exemples sont multiples.

C’est ainsi que J.P.L. pointe les convergences qui existent entre les modalités de prise en charge telles que décrites par Mottron et celles d’orientation psychanalytique par Maleval. Or, il existe des points de divergence et non des moindres : l’abord de l’angoisse. Mottron y voit une privation d’information qui engendre l’angoisse et non l’inverse alors que pour Maleval il s’agit de traiter l’angoisse d’une autre manière qu’en améliorant le cognitif. Ensuite, pour Maleval le sujet autiste a un inconscient qui se manifeste par l’existence d’un corps libidinal et d’un bord pulsionnel tandis que Mottron considère l’autisme comme une cognition différente, une intelligence singulière mettant de côté le monde affectif de ces sujets.

Notons qu’en 2014 soit deux ans avant la publication du dernier ouvrage de Mottron,  J.C. Maleval reprenait plusieurs propositions faites déjà  en 2008 et 2009 dans « l’autiste et sa voix »[3]rendant compte des particularités du fonctionnement autistique. Il préconisait tout comme Mottron, une prise en charge qui suivrait le fonctionnement propre de l’enfant (et de l’adulte)…

Si l’on s’appuie sur Maleval mais aussi sur les productions de Mottron plus on se situe au plus près du fonctionnement du sujet autiste mieux c’est, moins on est intrusif mieux on comprend ses centres d’intérêt qui sont déjà là et qui se développent par un mouvement de « choix » et de « rencontres ».

Dans son hommage au regretté Serge Cottet J.P. Lucchelli évoquait une anecdote amusante. Celui-ci lui avait dit « taisez-vous ! ». L’attention soutenue du public, ce soir-là au CMPP de Beaumont/Oise, semblait bien dire tout le contraire !

 

[2]   Lacan J., Le Séminaire, livre I, Les écrit techniques de Freud, Paris, Seuil

[3]    Mottron L., L’intervention précoce pour enfants autistes. Bruxelles, Mardaga, 2016

[4]    Maleval J-C., L’autiste et sa voix. Paris, Seuil, 2009

[1]    Lucchelli J.P. «Autisme quelle place pour la psychanalyse ed. Michèle 2018


Où sont les chevaliers des temps modernes ?

Par Barbara Stern.

 

« Il crut bon et nécessaire, tant pour l’éclat de sa propre renommée que pour le service de sa patrie, de se faire chevalier errant, et d’aller par le monde avec ses armes et son cheval chercher les aventures, comme l’avaient fait avant lui ses modèles, réparant, comme eux, toutes sortes d’injustices, et s’exposant aux hasards et aux dangers, dont il sortirait vainqueur et où il gagnerait une gloire éternelle. »

Extrait de L’ingénieux Hidalgo Don Quichotte de la Manche. Chapitre I, p. 57-58. Cervantès.

Ce vendredi 26 janvier, au Nouveau théâtre de Montreuil, fut un temps dédié à la poésie.

Ouverture de rideau : Il est 20h30, le brouhaha de la salle, plus intense que de normal, est à son paroxysme. L’ACF Ile-De-France est, ce soir-là, en lien avec deux partenaires: le Nouveau théâtre de Montreuil, avec qui la collaboration est désormais pérenne mais aussi, par un heureux hasard, sont présents dans le public, les élèves d’une classe de seconde du lycée montreuillois Jean Jaurès que l’ACF rencontrera dans le cadre des débats « philo-psychanalsye ».Collégiens, lycéens, montreuillois, psychanalystes papotent : psychanalyse dans la cité oblige.

Lorsque la lumière s’éteint, accompagnée par la voix d’une femme, celle de Métilde Weyergans, le bruit s’amenuise. Un carton tombe sur la scène. Grain de sel, irruption du réel qui fait mouche. Le public fait silence. Nous sommes désormais attentifs. Le carton, tel un trésor, contient un projet, un film réadaptant l’histoire de Don Quichotte en l’an 2000.

Commence alors le spectacle « Dans la peau de Don Quichotte », élaboré par la troupe de la Cordonnerie. Mi-cinématographique, mi-théâtral, cette mise en scène attrape d’abord de par sa forme, en trois dimensions. A gauche de la scène des musiciens, Timothée Jolly et Mathieu Ogier qui jouent leur composition, fil conducteur du spectacle. Au centre : le film rétro-projeté où le personnage de Michel Alonso, modeste bibliothécaire ébranlé par le bug de l’an 2000, décompense au point de se prendre pour un chevalier errant prêt à secourir la veuve et l’orphelin. A droite : le tandem formé par Samuel Hercule et Métilde Weyergans est bluffant : jeu d’acteur sans quoi le film serait désincarné car sans voix mais aussi parce qu’ils fabriquent en direct live le bruitage du film (à titre d’exemple : une canne à pêche pour les roues d’un vélo en mouvement !).

Outre cette mise en scène percutante, la relecture du mythe imaginé par Cervantès émeut et questionne.

Michel Alonso donne l’impression de n’être personne. Il ne parle pas, il est seul, insignifiant aux yeux du monde, indifférent à ceux qui voudraient s’en approcher. Seuls deux moments vont le bousculer : la rencontre avec une femme qui lit Don Quichotte puis le bug de l’an 2000 qui le précipite dans un monde délirant où il se prend pour le personnage de Cervantès. L’errance de ce chevalier des temps modernes le conduit à prendre la figure du SDF puis du fou interné en psychiatrie. Seul son compagnon de route, Sancho Panza, « l’homme à tout faire » de la bibliothèque, le suit, sans jugement, avec bienveillance, dans ce parcours singulier.

Lorsqu’à la fin de la pièce, Véronique Outrebon invite François Leguil, Métilde Weyergans et Samuel Hercule à discuter ensemble, c’est par association libre que François Leguil fait référence à sa rencontre avec Georges Daumezon qui, dans son bureau, à Saint Anne, avait une grande toile représentant Don Quichotte de la Manche. Ce souvenir qui vient lier Chevalerie et Psychiatrie ne va pas de soi car si Samuel Hercule parle d’une psychiatrie qui enferme et réprime les chevaliers des temps modernes et leur poésie, Francois Leguil parle de ces psychiatres qui furent eux aussi des chevaliers au temps de la psychanalyse dans les institutions. Ces chevaliers qui ne sont plus, à l’heure « du naufrage de la psychiatrie ». Alors, quoi ? Quelle figure du psychanalyste en l’an 2018 ? Un Sancho Panza, accompagnant dans une fraternité discrète ces chevaliers mis au ban d’une société protocolaire ? Sûrement.

Mais à la question lancée par Francois Leguil : Y-a-t-il encore des chevaliers ? Ceux qui n’ont pas cédé sur leur désir répondront-ils : « oui » ? Car, si la psychanalyse est désormais politique, est-ce en brandissant l’épée de l’éthique qu’il s’agira de défendre le Parlêtre, en psychiatrie et ailleurs ?


A propos de SHOCK CORRIDOR

Mise en scène de Mathieu Bauer

Nouveau Théâtre de Montreuil

Par Véronique Outrebon

 

Soirée organisée par l’ACF IdF, suivie d’une discussion entre Mathieu Bauer, metteur en scène, Georges Haberberg – Psychanalyste membre de L’ECF, Romain Lardjane Membre de l’ACF IdF et le groupe 42, douze jeunes comédiens fraichement sortis du Théâtre National de Strasbourg.

Un spectacle choc et rock

LE FILM

Le film de Fuller[1] dont est tirée la pièce obsède Mathieu Bauer depuis de nombreuses années. C’est un film sorti dans les années 60 un peu à part dans l’oeuvre du cinéaste. Il a pour cadre un hôpital psychiatrique dans lequel un jeune journaliste ambitieux se fait enfermer afin de résoudre une énigme, celle d’un crime, d’en identifier le coupable et de décrocher le Pulitzer. Las ! Il voit sa raison vaciller sous le coup des électrochocs, des neuroleptiques et de son environnement. Johnny, le héros, parvient à obtenir ce prix et se demande à la fin du film ce que vaut un prix Pulitzer décerné à un fou. Quel prix faut-il payer pour pouvoir obtenir ce que l’on désire ?

Qualifié de « grand film barbare » par Godard, de « cinéma dynamite » par Tavernier, Shock corridor évoque les chaos d’une société américaine des années 60, définie par Scorsese d’  « asile d’aliénés »,  rongée par ses peurs, en proie au racisme, à la guerre, au nucléaire . Toute similitude avec ce qui se passe aujourd’hui est évidemment bien venue….

 HOMMAGE A FULLER : EN UN MOT C’EST L’EMOTION

« Le cinéma a traversé beaucoup de spectacles que j’ai montés, ça a jalonné mon trajet, précise Mathieu Bauer. Pas dans le désir de singer le cinéma, mais plutôt de le décortiquer, d’en voir la grammaire et la spécificité. Avec Shock Corridor, j’essaie de mettre ça sur le plateau en me demandant comment faire coexister la musique, le texte, une image, un comédien.”

La pièce n’est pas un remake du film mais avant tout un hommage de Mathieu Bauer à son réalisateur. Il s’intéresse autant à l’histoire de Johnny qu’à celle de Samuel Fuller. Interprété par une comédienne, excellente, il est omniprésent sur scène, cigare et wisky à la main autant pour raconter , en incises, des anecdotes sur le tournage que pour donner son avis sur le cinéma : « un film c’est une bataille   –   l’amour   –   la haine   –  l’action  –  la violence   –   et la mort… En un mot c’est l’émotion. »

LA PIECE

L’intrigue est cependant la même. Mais comment montrer la folie sur scène ? Comment ne pas sombrer dans la caricature, les images sottes de la folie ? Véritables questions d’école auxquelles le groupe et Bauer apportent diverses réponses.

Pour préparer ses comédiens, Bauer aurait pu les emmener à la clinique de la Borde, leur montrer des films de Depardon. Il a choisi de leur présenter « Titicut follies »[2] du documentariste Frédérick Wiseman,  son premier film qui se déroule dans une prison réservée aux aliénés criminels.

 

Une histoire folle se devait d’être mise en scène de manière tout aussi folle du moins explosive. Pari tenu. M. Bauer qui est également instrumentiste réalise une performance chorale et très musicale aux sonorités troubles et cacophoniques signées Sylvain Cartigny. La batterie, la guitare électrique ont la charge de traduire les déréglements de l’esprit et le chaos carcéral sans pour autant, semble-t-il évoquer le climat suffocant, angoissant du film et encore moins ce que vivent les sujets psychotiques rappelle G. Haberberg.

LA RUE

Trois espaces composent le décor. Celui du bureau du médecin directeur se trouve sur le côté gauche. Sur sa table un portrait de Freud qu’habilement il retourne lorsqu’à Johnny on administre des électrochocs, nous ne sommes plus dans la talking cure .

Sur côté droit se trouve « la rue », « le corridor » lieu sordide où passent, repassent, se rencontrent les internés : un atomiste que l’horreur de ses découvertes à rendu fou, un se prenant pour un général de la guerre de Sécession, un noir pour un membre du KKK et le journaliste en quête d’informations qui lui échappent en même temps que sa raison. Leurs accès de folie dissimulent à peine un regard franchement éclairé sur la société et leur environnement.

Cette « rue », ne va pas sans évoquer la dureté des nôtres, celles de nos villes, souligne G. Haberberg où ceux que l’on nomme les SDF survivent.

BRECHT, GERSHWIN, BILLY HOLLIDAY…

Une atmosphère très brechtienne de cabaret règne sur le plateau où trônent M. Bauer à la batterie,visiblement heureux d’être là et son complice  de toujours, S. Cartigny, clavier et guitare à qui l’on doit la composition musicale du spectacle.

On se laisse charmer par de grands airs de comédie musicale tels que Strike up the bands, Chinatown my Chinatown, des chansons folk/country jusqu’à ce que « strange fruit [3]» immortalisée par Billy Holliday, ces fruits des arbres de la paisible campagne que sont les « nègres » que l’on a pendus à leurs branches, opère une rupture brutale de ton et vous bouleverse.

 

« JOUER LA FOLIE…

peut se révéler très casse-gueule » – nous dit un des jeunes comédiens -. « Ne pas être dans l’excès, pas de démonstration hystérique mais demeurer dans la retenue, l’intériorisation ».

La troupe du groupe 42 – au TNS on ne parle pas de promotion mais de groupe- sortie en 2016 est une sacrée promotion. Nous les avions déjà rencontrés l’an passé alors qu’ils étaient élèves au TNS. Mathieu Bauer est allé travailler avec eux sur un « spectacle d’atelier » c’est ainsi que Shock Corridor d’un travail d’atelier est devenu un spectacle à part entière. Douze comédiens font ici leur entrée en fanfare dans la vie professionnelle avec une énergie et une vitalité électriques.

TEMPETE DANS UN VERRE D’EAU

A la fin du film de Fuller, une pluie diluvienne s’abat sur l’Hôpital dévastant tout sur son passage. C’est une ruse de Fuller : détruire le décor afin que les producteurs ne puissent pas lui demander de modifier la fin du film. Comment raconter l’orage dévastateur sans avoir recours à de gros moyens ?

La solution tient dans un verre d’eau !

 

 

[1]    Shock Corridor de Samuel Fuller – 1963

[2]    « Titicut follies » film documentaire de Frederick Wiseman 1967 – tourné dans un HP pour aliénés criminels de Bridgwater (Massachusetts).

[3]    Strange fruit interprétée par Billy Holliday en 1939, d’après le poème d’Abel Meeropol écrit en1937

 

Les mille yeux de Brian de Palma [1]

ou la trahison des images[2]

Par Véronique Outrebon

Est-il encore la peine de prouver l’amour cinéphilique de Brian de Palma pour A. Hitchcock ? C’est en effet à un jeu de similitudes que nous convoque sa filmographie. «J’ai utilisé nous dit-il-  quelques-unes de ses histoires, repris quelques-uns de ses personnages. Ses idées étaient simplement les meilleures. Hitchcok reste pour moi l’artiste fondateur du genre ».[3]

S’il en reprend thèmes ou images c’est pour se les ré-approprier, les re-travailler, les ré-interpréter, les décliner, voire les pasticher.

« Je parie que neuf personnes sur dix, si elles voient de l’autre côté de la cour une femme qui se déshabille avant d’aller se coucher, (…) ne pourront s’empêcher de regarder. Elles pourraient détourner le regard en disant « cela ne me concerne pas », elles pourraient fermer leurs volets eh bien elles ne le feront pas, elles s’attarderont pour regarder »[4]

Comme son mentor en son temps, Brian de Palma est un maitre du suspense et quelque peu obsédé par la puissance du « point de vue » et de la scoptophilie qu’il manipule avec une émulation certaine. La question du regard est au cœur de leur filmographie.

Une longue vue très phallique se cachait dans le bureau du héros au sommet du building d’« Obsession », dans « Sisters» c’est la voisine qui était témoin d’un meurtre, dans « Blow out »[5]. Travolta s’amusait à espionner deux amoureux. A l’instar d’Hitchcok dans « Rear window », de Palma se délecte à mettre en scène cette figure du curieux, qui accède au fond à ce qu’il ne devrait jamais voir.

« Body Double »[6] est une conclusion à la grammaire hitchcockienne qui combine habilement « Vertigo » et «Rear window »[7]. C’est un film dont, certes l’esthétique très 80′ pique un peu les yeux, mais qui nous dupe, se joue de nous, malmène notre sens de la perception. Un film à double fond.

Le film s’ouvre sur le tournage d’une série Z, qui nous plonge d’emblée dans le monde du cinéma où le faux doit avoir l’air vrai. Jake est un acteur raté frappé d’impuissance tant sur le plan créatif que sexuel. Paralysé par la claustrophobie, il est incapable de tenir une scène jusqu’au bout, celle où tenant le rôle d’un vampire il doit demeurer dans un cercueil. D’autres scènes telles que celles dans un ascenseur ou dans un tunnel le montreront subir cette même incapacité d’action. Le signifiant « action » y est utilisé de manière itérative.

Mais le film démarre vraiment par la scène où Jake découvre sa femme dans le lit conjugal en plein orgasme avec un amant, il confiera plus tard, dépité, que le visage de celle-ci était « rayonnant » dans les bras de cet homme ….

Débarqué du film, de son domicile, qui appartient à sa femme, Jake rencontre Sam un autre acteur qui lui propose de squatter une luxueuse maison qu’il sous-loue, la chemosphère, véritable nid de voyeur,  offrant un panoramique sur Hollywood. A travers cette immense baie vitrée, Jake pourra voir mais aussi vivre une aventure extra-ordinaire. Or, il va se trouver au cœur d’une intrigue où il n’est finalement qu’un spectateur puisqu’il se retrouve dépossédé par le cinéaste de son statut d’actant.

« La jouissance du voyeur – nous dit Lacan- atteint son véritable niveau dans la mesure où quelque chose dans les gestes de celle qu’il épie peut laisser soupçonner que par quelque biais, elle est capable de s’offrir à sa jouissance. La créature surprise sera d’autant plus érotisable (..) que quelque chose dans ses gestes peut nous la révéler comme s’offrant à ce que j’appellerais les hôtes invisibles »[8]

C’est ainsi que chaque soir à la même heure, l’oeil rivé à son télescope « son œil qui bande »[9] Jake va reluquer et jouir  des déhanchés lascifs de sa superbe voisine. Mais son voyeurisme va nourrir un meurtre auquel il va assister, comme dans un rêve, dans la plus grande impuissance. Il la regarde mais elle le regarde cette désirable et richissime femme parce qu’elle le renvoie précisément à sa propre impuissance, celle d’une vie de « cachetonneur », incapable de tenir un rôle d’acteur, d’amant et qui en n’agissant pas fera d’elle une victime.

A l’instar d’Hitchcock,  il s’agit de rendre coupable le spectateur en lui assignant la place du voyeur qui se contente de jouir et qui par-là, a toutes les chances d’être berné. Tout comme Jake qui tombe dans une machinerie élaborée fondée sur son incapacité à tout voir, le spectateur tombe dans le piège. Soulignons la scène où Jake épie sa voisine enfilant une culotte dans une cabine d’essayage puis la récupère dans une corbeille : elle est en cela édifiante. On ne peut voir puisqu’il n’y a rien à voir !

Jake ne possédera jamais Gloria la superbe voisine,  « trop branché sur son oeil »[10] c’est la perçeuse dans les mains de son assassin qui viendra pénétrer et pourfendre le corps de cette femme. Intervient le personnage d’Holly actrice de porno dont la danse lascive lui rappelle celle de la voisine.  C’est avec elle,  la  doublure,  dans un jeu de dupes, qu’étreinte il y aura lors d’un casting de film X.

Body double désigne une doublure dans le milieu du cinéma. Pour Brian de Palma, l’image est toujours double et le cinéma est bien l’art de fabriquer du vrai à partir du faux.

Au-delà de la simple intrigue alibi,  de quoi au fond nous parle de Palma ? C’est de notre rapport à nous simples spectateurs qu’il s’agit, de notre plaisir presque pervers, nous qui fantasmons à travers l’écran, les images sur des vies, des corps qui ne nous appartiendront jamais.

interprète Holly) est la fille d’une autre Mélanie, celle des « Oiseaux » joué par Tippi Hedren.

[1]    En réf. À Luc Lagier « les mille yeux de B. de Palma » Ed. Cahiers du cinéma/auteurs 2008

[2]    En réf. À une toile de Magritte

[3]    Lagier Luc op. cité

[4]    Dialogue avec Hitchcock – F. Truffaut – Ed. Corrigée Gallimard Ed. 1983

[5]    Obsession – 1976, sisters – 1973, Blow out – 1981 de B. De Palma

[6]    Body Double de B. De Palma – 1984

[7]    Rear window et Vertigo– Alfred Hitchcock 1954 et 1958

[8]    Lacan J. in « Le désir et son interprétation » – Séminaire VI – coll. Champ Freudien – La Martinière Ed. P. 495

[9]    Wajcman G. in La Cause du Désir n° 92 « Faire couple » P. 75  Revue de la Cause Freudienne

[10]  Wajcman G. opus cité

Echo de la projection débat Experimenter du 7 avril 2016 au cinéma UTOPSY

 AN ELEPHANT IN THE ROOM [1]

par Véronique Outrebon 

A propos d’Experimenter, ce qui suit est le recueil des questions abordées lors de la soirée Utopsy du 7 avril 2016 à Utopia- BV Seine-Oise, soirée animée par Omaïra Messeguer, Membre de l’ECF et Véronique Outrebon, Membre du comité régional de l’ACF IdF.

Michaël Almereyda à travers son film « experimenter » nous entraine sur les pas d’un chercheur en psychologie sociale de l’université de Yale, Stanley Milgram[2] disparu derrière son œuvre. Qui ne connait pas « l’expérience de Milgram » ?

La question qui ne cesse de tourmenter Milgram, lui-même juif né à NYC après que sa famille ait eu fui le régime nazi,  est, comment dans une des civilisations les plus avancées au monde, cette machine de mort qu’a été la Shoah, a-t-elle pu voir le jour ou comment, pour le dire avec G. Steiner, « Certains hommes pouvaient-ils jouer Bach le soir après avoir torturé d’autres hommes le matin dans les camps ? »

Milgram et Arendt sur la même longueur d’ondes

Nous sommes dans les années 60 et Eichmann ce haut fonctionnaire nazi réfugié en Argentine a été capturé. Son procès s’ouvre à Jérusalem, Hannah Arendt couvre l’événement pour le NY Times, s’ensuivra un livre  « Eichmann à Jérusalem : rapport sur la banalité du mal ». Milgram a non seulement défendu mais aussi nourri la réflexion d’Arendt qui consistait à dire que la monstruosité d’un régime peut parfaitement s’appuyer sur le travail ordinaire de fonctionnaires zélés soumis aux ordres, ce fut d’ailleurs la modalité de défense invoquée par Eichmann  durant ses auditions.

Procès et expérience ont eu lieu dans le même temps.

Qu’est-ce que l’expérience de Milgram[3]

Au cours d’une supposée expérience sur la mémorisation, les participants volontaires de l’expérience qui visait en réalité la soumission à l’autorité,  des Américains ordinaires recrutés par voie d’annonce, issus de tous bords, ont cru administrer des décharges électriques d’intensité croissante et potentiellement mortelles à un autre, sujet-cobaye en réalité un acteur. Plus de 60 % des participants n’ont pas osé refuser et ont cru causer la mort d’un autre au nom de la science.

Les conclusions qu’apporte Milgram mettent en évidence le poids de l’autorité ici symbolisée par la blouse blanche du scientifique, les locaux de l’université etc. Il avance que « l’individu » passe d’un état « autonome » à un état « agentique » où « l’individu » est un rouage d’une volonté qui lui est extérieure à la sienne. En résumé, pour Milgram et les psychosociologues, les comportements humains  relèvent de déterminismes liés à l’environnement social d’un « individu ».

Au vu de ses conclusions, il va sans dire que Milgram connaissait ni peu ni prou Freud et Lacan.

Pour lui la psychologie expérimentale peut fournir une « causalité » psychologique au phénomène social, causalité contestée par Lacan et à laquelle il a consacré de nombreux chapitres.

Le sujet de la science.

Lacan identifie le sujet de la science au sujet de Descartes, il considère le lien historique existant entre l’établissement du cogito cartésien à la naissance de la science moderne comme fondateur.

La science ne s’embarrasse pas de la vérité qui est une dimension propre au sujet.

Dans son texte « La science et la vérité »[4], Lacan nous dit que la vérité comme cause est forclose dans le discours scientifique, et qu’autrement dit la science est une « idéologie de suppression du sujet »[5] à l’envers donc de la psychanalyse dont le but est l’avènement du sujet.

Dans les propos de Milgram, revient telle une antienne, le signifiant « conscience ». La conscience serait une entité impliquée dans l’acte d’observation, dans la réalité observée et mesurée jusqu’au point de la faire représentable comme telle et, même jusqu’au point de la faire exister comme un objet.[6] On relève donc une disjonction entre la réalité prise en compte par la science et le Réel propre à l’inconscient.

Le sujet de la science, nous l’avons vu, est aboli. Il se peut bien que paradoxalement il fasse retour dans le Réel sous la forme de l’inattendu ou de la surprise.

An elephant in the room ou le lieu de destruction absolue[7]

Ce qui échappe à Milgram et que nous mettons en relief est le point cardinal de son expérience. Alors qu’il se cantonne à étudier la pente à l’obéissance des sujets -qui résistent, qui collaborent et pourquoi- il exonère le sujet de sa pente haineuse qui méritait d’être mise en lumière dans cette effrayante expérience. Car « ce lieu de haine est au cœur même du sujet car la jouissance est un mal parce qu’elle suppose le mal du prochain, c’est ce que l’on appelle l’au-delà du principe de plaisir.[8] »

Le commandement éthique reçu de l’Autre « tu ne tueras pas » ne pèse pas lourd face aux impératifs de la jouissance surmoïque.

« L’homme de demain ne sera plus un homme du livre »[9]

Annonçait un dignitaire nazi. Tout totalitarisme, tout massacre orchestré est une affaire de discours, c’est-à-dire de paroles, de soumission à la parole ici celle d’un chercheur réputé, d’un scientifique en blouse blanche, de la pulsion de mort sous sa face de surmoi.

 

[1]Un éléphant dans la pièce (traduction de l’anglais) : ce que tout le monde voit mais dont personne ne parle. L’on voit en effet apparaître dans le film un éléphant dans une salle du laboratoire de Yale. Ici, l’inconscient dont Milgram exonère les conclusions de son expérience.

[2]Milgram Stanley psychosociologue – 1933-1984 auteur de la célèbre expérience « obedience to authority

[3]Voir le détail de l’expérience : https://fr.wikipedia.org/wiki/Expérience_de_Milgram et sur youtube.

[4]J. Lacan – La science et la vérité – Ecrits Seuil P. 855

[5]Lacan in « Radiophonie », Silicet n° 2/3 Paris Seuil 1970 P. 89

[6]Bassols M. « il n’y a pas de science du réel »article paru in Universidad popular Jacques-Lacan.

[7]Lacan J., le Séminaire, livre VII, l’Ethique de la psychanalyse Seuil – 1986 P. 256

[8]Ib. P.219

[9]Phrase prononcée par un dignitaire nazi

 

 

Shock Corridor au Nouveau théâtre de Montreuil

11 mars 2016

Invités : Mathieu Bauer (metteur en scène) et François Leguil, Membre de l’ECF

 Par Marion Outrebon

Comment mettre en scène au théâtre un cinéaste aussi baroque que l’était Samuel Fuller ?

Musique et pudeur plutôt que Bruit et Fureur, c’est ce que nous propose le metteur en scène Mathieu Bauer dans son adaptation fidèle -mais jamais plaquée – du film Shock Corridor de Samuel Fuller.

Pour mémoire, ce film dont l’action se déroule dans un hôpital psychiatrique, fut tourné en 1963. Descente tant politique que psychiatrique au cœur d’une Amérique malade, il témoigne ainsi de l’horreur asilaire de l’époque et des insupportables vérités que sont la guerre, la violence et le racisme. Oui. Mais la pièce Shock Corridor n’est ni horrible ni insupportable. Bien au contraire, elle est d’une vitalité impressionnante, portée par la musique en live, les chants et le ballet de ces douze comédiens bouillonnant d’énergie. Un Samuel Fuller himself, interprété avec brio par une comédienne, vient même briser le quatrième mur et nous révéler des pans de sa vie et la genèse de son film.

Notre invité et discutant François Leguil s’est dit « abasourdi » devant le tour de force auquel est parvenu cette troupe : transmettre la « déchirure » qu’est la folie tout en pudeur, respect et humour ! Mathieu Bauer, pendant la discussion, nous l’explique ainsi : « s’il s’agit de faire rire, c’est par la scénographie et non pas sur le spectacle de la folie. » C’est à travers cet écart qu’une transmission a pu se faire ce soir-là.

Rapidement rejoints par les comédiens du Théâtre National de Strasbourg, la conversation fut riche et animée. À les entendre évoquer le plaisir qu’ils ont eu à jouer, nous saisissons au plus près ce qui a fonctionné : restituer l’horreur ne peut se faire que par le jeu d’artistes de talent.

Terminons sur cette remarque d’un des comédiens sur le jeu : pour lui, plutôt qu’une « intériorisation » de la folie, il s’agissait davantage d’un « témoignage ».

C’est donc cela ! Point de psychologisation, mais une incarnation vivante et rutilante de ce que la folie peut être. Etourdissant !

Vers les J45 : Her au Cinéma Utopia de Saint-Ouen-l’Aumône

Par Véronique Outrebon

 À Utopia, cinéma indépendant de Saint-Ouen-l’Aumône (95) rien ne semble comme ailleurs. L’accueil y est chaleureux, les salles sont décorées avec des toiles ou un piano. Utopia aime le Cinéma, cela va sans dire, mais aussi les rencontres avec les réalisateurs et les débats.

C’est dans ce cadre que l’équipe nous a accueillis, Xavier Gommichon, Karim Bordeau et moi-même, lors de la discussion qui a succédé au film projeté : Her de Spike Jonze. Ce film relate les « amours » de Théodore, écrivain de lettres d’amour pour des particuliers et de Her, alias Samantha, incarnant la voix féminine d’un operating system high tech.

Cette soirée du 22 octobre 2015 a réuni une centaine de spectateurs, qui après la projection sont également restés pendant le débat malgré l’heure tardive. L’enthousiasme a été tel qu’Utopia nous a proposé d’organiser des rencontres régulières sur le thème « psychanalyse et cinéma ». La session s’ouvrira en janvier.

Public spontané, loquace et curieux, les questions ont porté sur la montée au zénith de l’objet a, des gadgets qui signent l’ennui, affect de notre époque et sa réduction à l’unien1 dont Théodore témoigne. Ces objets qui leurrent le désir et font, comme le souligne Lacan, « qu’on a une automobile comme une fausse femme »2, ici un operating system.

L’Intelligence Artificielle se substituera-t-elle à l’Homme ? Et à l’analyste ? Une machine peut-elle manier le trait d’esprit, jouer des équivoques, créer la surprise comme le ferait un analyste ? Et pour qu’il y ait analyse, celui-ci ne doit-il pas y mettre en jeu son corps ?

C’est à Turing que revient l’invention de cette notion d’I.A. Lors de la discussion, K. Bordeau a insisté sur le fait que l’I.A est un fantasme de logicien. L’impossibilité d’une telle machine est-elle démontrable ou non ? Est-ce qu’elle cessera un jour de ne pas s’écrire ?

Objets inanimés avez-vous donc une âme ? Le réalisateur semble leur en avoir insufflé un supplément. Et l’on voit, c’est un comble vers la fin, que la division s’amorce non pas du côté de Théodore mais de Her-Samantha.

Effrayante, sexy, Samantha ? « Flippante » dit l’un car trop « parfaite », seule sa voix légèrement éraillée au timbre sensuel (incarnée par Scarlett Johansson) crée une accroche, révèle un manque.

Her-Samantha fait-elle office de « psy » pour Théodore ? Certains ont estimé qu’elle avait tenu un rôle « réparateur » après sa rupture sentimentale. Or, ce qui permet un rapprochement non fictif cette fois de Théodore avec sa voisine, elle aussi devenue manquante après que son compagnon l’ait eu quittée, c’est la lettre d’amour, centrale dans ce film. Alors qu’il rédige des lettres d’amour pour les autres, il écrit à la fin, sa lettre d’amour à celle qu’il a aimée et dont il est séparé. Ce fut l’occasion de rappeler la modalité lacanienne de la rencontre amoureuse : ce qui cesse de ne pas s’écrire.

L’originalité du film et sa solidité résident dans le nouage de cette problématique de la lettre au sens lacanien du terme à celle du virtuel.

 Notes

  • Unien anagramme du mot ennui – Lacan J., Le Séminaire, livre XIX, Ou pire, leçon du 15 mars 1972.

  • Lacan J., « La Troisie?me », Lettres de l’E?cole de la Cause freudienne, n°16, 1975.

 

Écho de la soirée « Histoire de la psychanalyse au Mexique »

Véronique Outrebon et Mariana Alba de Luna

Le 28 mai dernier nous avons organisé avec l’Association Franco-Mexicaine de Psychanalyse LaZo(s), la NEL-Mexico et l’ACF-IDF, la première rencontre à Paris autour de l’histoire de la psychanalyse au Mexique. Nous avons été accueillis dans la très belle salle de l’Université de Chicago à Paris.

Cette rencontre, ouverte à toute personne intéressée, a eu le mérite de voir réunis les acteurs de notre temps qui écrivent de nouveau l’histoire et la questionnent. Ceux qui écrivent l’histoire, il est bien connu, ce sont les étudiants. Étudiants d’un jour, d’une période, étudiants toujours. Nous sommes donc venus tous en étudiants questionner les possibles origines de la psychanalyse dans ce pays si surréaliste qu’est le Mexique. Les étudiants doctorants en psychologie, psychanalyse et histoire, ont répondu à notre invitation, accompagnés des étudiants de la psychanalyse que nous sommes tous quand le savoir nous questionne et que nous le laissons nous questionner.

Elena Monges, historienne mexicaine, nous a présentés une partie de sa recherche autour du premier manicomio d’État (Maison des fous) : La Castañeda. Construction commandée et inaugurée en 1910 par le président mexicain Porfirio Diaz qui voulait faire de son pays une autre France. Nous avons constaté que derrière les belles pierres édifiées, il s’édifia également comme ailleurs, la ferme volonté de ségrégation et d’ordre moral imposé qui veulent mettre hors de vue ceux qui dérangent. La division de la population entre folie et raison, valides et déviants était encore en marche. Le corps des femmes prostituées enfermé avait été utilisé pour tenter de cataloguer la folie. L’imaginaire collectif qui construisit ce lieu, fait à l’image de l’hôpital d’Auxerre et autres hôpitaux français visités par une commission mexicaine d’experts dans ces années-là, continue d’être en grand partie, les ciments et le socle de l’orientation hygiéniste qui de nos jours plane encore comme un fantôme dans les hôpitaux psychiatriques mexicains. Autre détail : voulant protéger la population des ces fous et d’une possible contagion, ils les avaient mis derrière les murs, loin de la métropole. Avec le temps, les habitants des bourgades avoisinantes se sont mis à régler leur vie quotidienne au rythme des sonneries hebdomadaires qui réglaient la vie de La Castañeda ! Le temps des fous était venu régler leur normalité supposée. L’heure des fous fit irruption dans le temps des villageois. Le leurre de la division voulue par le grand Autre échoua, laissant la fluidité psychique faire son œuvre.

Carolina Becerril, a fait ses études dans les années 70 autour des associations psychanalytiques naissantes dans la ville de Mexico. Des médecins psychiatres étaient de retour des pays où ils étaient eux-mêmes allés chercher une formation psychanalytique (Angleterre, Argentine, USA et France). Ils imposèrent à leurs analysantes désireuses de s’installer, le veto de l’usage du divan et du mot psychanalyse. Ils les nommèrent Las Viudas de Freud (les veuves de Freud). La reconnaissance ne pouvait venir pour eux que de leur croyance dans les préceptes de l’IPA qui réglementait leurs querelles et frustrations, et comptabilisait l’ascension en donnant des « garanties » en fonction du nombre de séances et des supervisions suivies. Ana Vigano, notre invitée, nous fit remarquer que pour eux, dans cette nomination outrageuse se cachait probablement la mise à mort qu’ils avaient déjà fait de Freud.

Carlos Gomez Camarena, en doctorat à Paris VII, aborda avec beaucoup de sagacité la façon dont, comme au Mexique, le monde de l’art et du théâtre avait été aussi un des premiers lieux où l’on avait cherché à interpréter la psychanalyse et ses effets. Il nous invita à revisiter l’œuvre de théâtre Feliz nuevo siglo Doktor Freud de Sabina Berman (d’ailleurs fille d’une des psychanalystes dites Viuda de Freud) autour du cas Dora, avec les yeux de Bruno Bosteels, critique littéraire. Boostels affirme qu’aucune histoire de la psychanalyse en Amérique Latine, ne peut être complète sans prendre en compte les développements créatifs, artistiques ou les fictions qui vont parfois plus loin que les dispositifs cliniques et institutionnels.

Avec Lacan on peut affirmer en effet que l’artiste ici ou ailleurs, précède le psychanalyste. Les trois exposés ont un lien, d’une manière ou d’une autre, avec la féminité qui dans l’histoire de la psychanalyse, nous savons, a fini par nous donner avec Lacan, une orientation plus serrée de ce qui pour Freud était resté un continent noir et qui pour nous a à voir avec la position de l’analyste. Nous avons pu constater que ces traits de l’histoire et ses origines, font dangereusement retour dans l’actualité de notre siècle où les apports de Freud et Lacan voudraient être encore effacés pour faire régner des classifications aveugles et un pour tous de la norme. Cette première rencontre nous a ouvert un passionnant chemin de savoir et de recherche de filiation théorique qui va se poursuivre. Il se veut itinérant entre Paris, Mexico et Barcelone. Nous continuerons à nous interroger et à cheminer. Nombreux sont ceux qui sont venus nous entendre et nous questionner. Des questions très opportunes, sur le devenir de ce groupe d’études, ont été d’emblée cernées par nos fils rouges et invités : Ana Vigano, Liliana Salazar, Véronique Outrebon et Miguel Sierra.

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