Rencontre avec l’auteur de « Corps désirable » Hubert Haddad

Soirée en écho au Congrès de l’AMP

 

L’ACF Ile-de-France en collaboration avec l’Envers de Paris

Organise

Le 20 mai 2016 à 21h (accueil à 20h30)

92 bis Bd Montparnasse, 75014 Paris

Une rencontre-débat avec

Hubert HADDAD

Poète, romancier, essayiste, historien d’art et artiste peintre.

Autour de son ouvrage  “Corps désirable

Soirée animée par

Marie-Hélène BROUSSE et François LEGUIL

Psychanalystes, Membres de l’ECF

 

Cette soirée mettra en jeu ce qui, entre littérature et psychanalyse, peut être avancé sur l’éprouvé réel du corps pour chaque sujet pris dans ses signifiants propres mais aussi dans les rais du discours de la science où tout serait possible…

5 euros de participation aux frais – sans inscription préalable

 

Hubert Haddad

Présentation de l’auteur pour la soirée par Djamila Mebtouche

Romancier, poète, essayiste, historien d’art et peintre, artiste et intellectuel engagé, Hubert Haddad est l’auteur d’une œuvre foisonnante, impressionnante : recueils de poésie, nouvelles, romans, essais, théâtre, revues littéraires dont la dernière-née Apulée est un kaléidoscope de textes divers exprimant un angle nouveau, décentré, nomade dit-il.

Il est également l’auteur d’une somme considérable, en deux tomes, Le Nouveau Magasin d’écriture et Le Nouveau Nouveau Magasin d’écriture, une boite à secrets qui confirme la force de l’imaginaire et son renouvellement au contact de l’art. Parce qu’il est lui-même artiste-peintre et historien de l’art.

Depuis Un rêve de glace (Albin Michel, 1974) jusqu’à Corps désirable et M? parus en 2015 aux éditions Zulma, en passant par Palestine (2007), Prix des cinq continents de la francophonie, Prix Renaudot Poche, Opium Poppy (2011) et Le Peintre d’éventail (2013), il a reçu plusieurs prix littéraires dont le Grand Prix de la littérature de la SGDL, le Prix Mallarmé (pour la Verseuse du matin), le Prix Louis Guillou (pour Le peintre d’éventail).

Pour lui, l’imaginaire est le territoire de la création. Et la littérature suppose une liberté totale. Dans ce cadre, le style n’est pas un outil ou un quelconque habillage mais l’essence même des mots, sans style il ne saurait y avoir création et « tout est né de la poésie ».

On pourrait évoquer avec lui ces questions relatives au lieu-source, l’attention au réel.

Corps désirable  – Hubert Haddad

Présentation du livre pour la soirée par Emmanuelle Edelstein

Le héros, Cédric Allyn-Weberson, est journaliste, engagé dans la dénonciation des abus des grands groupes pharmaceutiques et des mafias de la finance. Son père est un grand patron. Cédric avance donc à visage caché. Il s’invente un nom, il se choisit un « sobriquet de solitude qu’il [tient] en partie de l’ascendance maternelle » : Cédric Erg, pour poursuivre ses investigations. Sur sa route, il croise Lorna et entre eux, se noue une passion amoureuse charnelle et intense. Jusqu’au moment où … « un accident » rend le corps de Cédric totalement immobile. Il continue de penser, d’analyser ses sentiments. Il nous emmène avec lui dans les affres du désir qui ne peut s’incarner. Il accepte, dans un pacte singulier avec lui-même, une opération qu’un chirurgien émérite lui propose : la transplantation du corps d’un autre…Parviendra-t-il à l’habiter ?

J’ai choisi de présenter l’histoire de « Corps désirable » en suivant deux voies, elles se recoupent, nous le verrons, mais elles ont leur matière propre et ce sont les mots de l’auteur, extraits du corps du texte, qui m’aideront dans cette exercice de résumer ce qui ne peut l’être, sans faire entendre la voix de l’écrivain. Les deux voies quelles sont-elles ? La relation amoureuse entre Cédric et Lorna LEER, dont le patronyme nous indique d’emblée qu’il s’agit d’une rencontre avec un REEL, et le corps de Cédric, que l’auteur nous invite à suivre pas à pas.

Ce qui frappe tout d’abord dans ce livre et qui m’a beaucoup intéressé, c’est la façon dont l’auteur pose la question du statut de l’être humain. Est-ce, comme l’indique cyniquement le père de Cédric, un patrimoine génétique, purement et simplement ? Est-ce, comme nous invite à le voir Cédric,  un sujet qui sent au plus profond de son être la dysharmonie de son corps et de son esprit ? Est-ce celui qui ressent aussi son identité dans le fait d’être habité par la pulsion de savoir, de se reconnaitre comme sujet responsable de ses actes ? L’on peut entendre dans ces pages le résultat  d’un nouage – toujours bancal –  que la psychanalyse nomme corps parlant, c’est-à-dire un sujet dont le corps est percuté par les signifiants entendus, parfois hors sens, qui ont déterminé sa vie.

Ce qui apparait fortement chez ce héros écorché dans sa chair, c’est son statut d’être asilaire, que l’on entend comme étranger à lui-même. Ce héros nous emporte, grâce au réel de cette opération, avec force et obstination, dans ce qui concerne chaque être, à savoir son rapport toujours étrangement familier ou familièrement étranger avec lui-même, le rapport du sujet à son corps, toujours entravé par le langage.  Alors l’histoire ….

La relation amoureuse : une rencontre sous le sceau de la contingence[1].

C’est un trait d’érotomanie, infime, qui fait penser à Cédric que Lorna l’a choisi lui et pas un autre. Confiant dans cet indice, il se lance. « Elle aurait pu s’adresser à n’importe quel transcripteur présent à l’étage, comme on demande l’heure, mais le hasard l’avait si bien élu que, soudainement face à la plus belle femme du monde, une fulguration passa d’elle à lui, réduisant tout bon sens en escarbilles.»

Leurs corps se répondent.[2] « Ainsi s’était-il mis à aimer Lorna d’une passion entière la seconde qui suivit la découverte d’un grain de beauté sur sa nuque, en bas de l’oreille gauche. » Ce grain de beauté nous fait bien sûr penser à ce détail fétichiste qui prévaut bien souvent dans la rencontre amoureuse. Il est audacieux, elle est d’une beauté scandaleuse.

La demande en mariage, elle, est du ressort du malentendu. Cédric n’a pas saisi le signe que Lorna ne va pas lui dire oui. Il ne sait pas qu’elle sait son mensonge, qu’elle sait qu’il est le fils de ce millionnaire Morice Allyn-Weberson. Il lui dit dans l’exaltation de l’instant élu : «  Je t’épouse quand tu veux Lorna, tu es bien la femme de ma vie… ». D’une voix mal assurée, elle lui répond «  Je crois plutôt que nous allons nous quitter. »  Cette demande avortée de Cédric, cette réponse de Lorna à peine énoncée,  sont percutées par la chute du mât du bateau, lieu de la déclaration, en pleine mer. Le corps de Cédric ne se relèvera pas. Hubert Haddad décrit et cela m’a beaucoup plu, comment le désir persiste, malgré le corps qui ne répond plus.[3]

Cédric est dans sa chambre d’hôpital avant l’opération, avec Lorna, elle parle, il se répond à lui-même. « Un faible sourire lui vint en constatant que l’idée du désir traversait son corps détruit comme un ersatz de désir. » Elle quitte la chambre. «  Mais par quelle magie son encéphale coupé des énergies vitales parvenait-il à enregistrer tous les symptômes de l’amour ? C’est bien plutôt d’une lobotomie dont il aurait besoin, pour abolir la souffrance d’aimer. »

Le corps de l’autre : comment l’habiter ?

Le corps de l’autre homme est donc transplanté [4]. Cédric nous livre une magnifique description de son ressenti, de cette dysharmonie du corps et de l’esprit « Les images sous son crâne avaient perdu tout relief, elles s’effaçaient à demi parfois, transparentes, presqu’arbitraires à force de décrocher d’une signification stable (…) Par moments, quand il s’y attardait le moins, un vertige épouvantable le saisissait : il n’y avait plus rien, en dessous et au bout de lui, qu’une douleur immense pareille à la mémoire perdue des gestes et des étreintes (…) C’était une déchirure de tout l’être, ce grande vide lacéré de l’intérieur, une coulée de plomb fondu s’insinuant jusqu’à la pointe du cœur. (…) Puisque l’âme et le corps sont une même substance, que demeurait-il de lui ? » C’est, il me semble, une des questions clé que pose l’auteur par la voix de son héros.

Le corps réel[5] : pulsion et désir au service de l’éprouvé corpor(é)el

Il raconte  l’amour après l’accident et l’opération (un an après son opération et son retour chez lui, rue du Regard !) avec le corps d’un autre, avec le sexe d’un autre. Cédric est perplexe car Lorna aime jouir de ce corps désirant et désirable qui n’est pas vraiment tout à fait le sien. L’énigme du féminin qui, avant l’accident ne prenait pas cette forme, s’éprouve ainsi à présent, maintenant qu’il est affublé du corps d’un autre. Almodovar pourrait titrer une adaptation cinématographique de ce livre « El  cuerpo que habito ». Cédric dit à Lorna, [6]« Faire l’amour recolle les morceaux », lui qui pourra dire un peu plus tard qu’ « il avait mal à son vide »[7].

Avant l’accident, son corps le porte tout entier vers Lorna. Dans l’accident, c’est ce qui sera marqué irrémédiablement d’une castration réelle, il est terrassé. Après l’accident, Cédric vit dans un corps immobile, endormi, déconnecté. Il ne répond plus.

Cédric se dit à un moment qu’il ne pourra plus aimer charnellement une femme[8]. Mais un jour, il touche son sexe/le sexe de l’autre homme. « Il éprouva une espèce de dépit à la pensée de l’autre, de cet homme aux beaux muscles lissés, qui décapité et greffé à plus chanceux, gardait malgré tout pour lui seul ses attributs, pour son corps acéphale, telle l’étoile de mer ou la méduse immortelle. (…)

Même s’il parvenait à accepter sa transplantation, la symbiose promise avec son hôte inconnu lui semblait tout à fait révulsante et contre-nature. Mais qu’allait-il faire de cette réalité hybride et dédoublée maintenant, car il éprouvait de manière irrépressible une dualité charnelle et mentale, une impression de coexistence monstrueuse. Ce sexe en érection ne remplaçait aucunement son appareil génito-urinaire, il se surimposait seulement à d’anciennes fonctions en sommeil. (…) Cédric fut pris d’une désespérance soudaine faite d’un sentiment aigu d’exil et de la souffrance bien réelle à l’endroit de son corps brisé (…) Faudrait-il, s’il survivait, subir sans fin les tourments du fantôme ? »

Si le héros décrit à d’autres moments des ressentis corporels, c’est bien sur l’éprouvé libidinal que l’on trouve de façon la plus criante, il me semble, ce qui marque chez lui une coupure radicale entre désir de l’autre et répulsion de son corps qu’il n’a pas. La question qui se pose pour chacun de la jouissance du corps de l’autre et de la jouissance du corps propre se trouve exposée là avec force.

Le corps en acte

Mais d’autres desseins l’attendent après l’opération, notamment il recule face à son désir d’en finir, ce qui avait motivé sa décision d’accepter la transplantation : «  Le goût d’exister est une teigne qui s’accroche » ». En effet, Cédric avait pris la décision d’accepter cette folle opération pour parvenir à ses fins, à sa fin. Il pourrait une fois le corps de l’autre transplanté, se suicider, décider de sa vie au fond. C’est un homme qui veut décider de son destin. Il le fait quand il change d’identité, il le fait avec Lorna et sur son lit d’hôpital.  Mais quand il rentre sur Paris, il est pris par l’idée qu’il ne décide rien de sa vie mais alors qu’il est libre, il quitte Paris[9]. C’est dans la description de son corps que l’on entend le départ, le mouvement en marche : « Sa pression artérielle était discontinue, et bien des fonctions physiologiques  subissaient des influx antagoniques, mais de se mouvoir librement le sortait un peu des obsessions hypocondriaques du sédentaire, dans son cas amplement motivées. Comment ne somatiserait-on pas avec le corps d’un autre ? (…) En reprenant quelque autorité sur ses sensations internes montées des viscères et de toutes les terminaisons nerveuses, sa conscience semblait devoir s’extraire de cette ténuité de rêve (…)  Comme si (…) se profilait la voie de son émancipation : le besoin de comprendre, un désir de liberté, l’intention d’échapper aux contraintes douteuses de son environnement. En retrouvant mieux ses esprits, il ne pouvait que constater sa dépendance de cobaye, de phénomène unique séquestré par la hiérarchie médicale. »

Car ce qu’il ne supporte pas au fond c’est sa condition d’enfermé. « Quand en finirait-il avec sa condition d’asilaire, fût-elle privilégiée ? » N’est-ce pas le vécu de l’être parlant, d’être asilaire, toujours étranger avec son corps ? Cet accident et la transplantation ont valeur de réveil pour Cédric. Ce qui ne l’intéressait pas auparavant, ce qui était voilé par sa construction identitaire, son opposition au père, est mis à nu. Il a un corps, au moment même où il le perd, et il cherche la moindre trace de l’éprouvé du corps de l’autre, que l’on ne peut, finalement pas vraiment appeler, son nouveau corps.

Le corps rattrapé

D’erreurs de trajets en course contre la montre à la recherche de la vérité, Cédric se retrouve dans la ville de Catane et est reconnu par la maitresse du corps de l’autre homme[10]. Elle le reconnait et le garde auprès d’elle dans son antre pour vivre avec ce corps les derniers ébats, dont là encore Cédric se sentira exclu.

Apparait dans les dernières pages de ce livre, l’intrigue, l’on apprend en peu de mots, en peu de pages, que ce qui relevait d’une pure contingence, n’est pas vraiment un accident. Serait-ce un plan des magnats des laboratoires pharmaceutiques excédés par les accusations de Cédric Erg ? Le père de Cédric sait que ce n’est pas un accident. Son argent permettra un nouvel engendrement de son fils, jusqu’à quel point ? Laissons au lecteur le plaisir de le découvrir…

Epilogue. Le livre commence avec un rêve,  celui du père mort et de la volonté d’un homme de lui racheter son nom, d’autres suivront, qui ont trait à la schize entre visage et corps et qui trahissent la non reconnaissance de Cédric par lui-même. Le dernier rêve raconté laisse un message en forme de rébus, de rebut, « à garder dans ton cœur muet », comme le dit l’écrivain, c’est un rêve d’exil absolu, l’on peut dire hors sens.

Ce roman lumineux nous pousse à penser, entre littérature et psychanalyse, sur ce qui peut être avancé sur l’éprouvé réel du corps pour chaque sujet, pris dans ses propres signifiants mais aussi dans les rais du discours de la science où tout serait possible…Hubert Haddad pose d’ailleurs la question : « Ne pourrait-on pas projeter dans un avenir proche un monde partagé entre simples mortels et surdoués (riches tout de même) impérissables ». Et on tuera tous les affreux, nous dirait Vernon Sullivan…

Ce roman nous invite à penser ce qui fonde l’être humain : la langue qui percute le corps, les traces mnésiques, toujours des constructions, des fictions mais incarnées, et ce que met en avant Cédric dans ses actes, c’est le libre arbitre, le choix, et il se raccroche à ça malgré sa mémoire défaillante, un corps vacillant, et il ressent une folie destructrice dans ce corps. Dans l’après-coup du livre, on pourrait y saisir la mémoire de ce corps (de l’autre homme) que l’on a trop tôt arraché à la vie.

C’est peut-être du corps propre qui est souvent ressenti comme le corps d’un autre dont nous pourrons parler avec Hubert Haddad et les questions, ponctuations de Marie Hélène Brousse et François Leguil nous emmèneront, il est certain, sur bien d’autres rives encore, explorées ou effleurées par Hubert Haddad.

[1] P.18

[2] P.25

[3] P.55

[4] P.78-79

[5] p.109

[6] p. 114

[7] p.124

[8]  P.110-111

[9] p.137

[10] p. 159

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